Ottoman campaign of 1663-4 by von Hammer-Purgstall

 von Hammer in French

https://books.google.ca/books?id=2mI45nqkCfcC

page 131


Au printemps suivant, la guerre fut résolue contre la Hongrie. Le Sultan et le grand-vizir partirent pour Andrinople; Kara Moustafa, beau-père de ce dernier, qui, un mois auparavant, avait succédé à feu Abdoulkadirzadé dans le poste de kapitan-pascha, fut laissé à la garde de la capitale avec le titre de kaïmakam (19 mars 1663 9 schâban 1073). C'était le quatrième voyage du Sultan à Andrinople, d'où le grand-vizir, qui venait d'être nommé serasker, partit avec la pompe habituelle, après que le Sultan eut attaché de sa propre main un double panache de plumes de héron à son turban, et l'eut fait revêtir de deux kaftans garnis de fourrures de zibeline; au moment de se séparer, il lui remit un sabre enrichi de diamans et l'étendard sacré du Prophète. Ahmed Koprilü fit dans Belgrade une entrée triomphale 1 : à sa droite marchaient les beglerbegs; à sa gauche les sandjaksbegs, à la tête desquels on remarquait les tschaouschs, les mouteferrikas et le defterdar-pascha. Ce dernier, qui avait été autrefois général des armuriers et qui depuis avait été nommé par le grand-vizir ministre des finances, justifia ce choix par la promptitude avec laquelle il sut réunir des denrées et des munitions de guerre. Deux frères du grand-vizir, Moustafabeg et Alibeg, le précédaient immédiatement. Suivi de son nombreux état-major, Koprilü se rendit à sa tente au milieu d'une haie de sipahis et de janissaires, qui tous le saluaient de leurs vœux et de leurs félicitations.

Deux jours après, il donna audience aux plénipotentiaires impériaux, qui avaient attendu son arrivée à Belgrade: c'étaient le baron de Goes et le conseiller aulique Beris, qui déjà, à Temeswar, avait inutilement cherché à entamer des négociations avec Ali-Pascha ; il reçut également le résident habituel Reninger, qui l'avait accompagné dans cette expédition. Mais il n'envoya à leur rencontre ni tschaouschs ni janissaires, et ne leur offrit ni le café ni l'encens habituels. Il se plaignit à eux de ce que l'empereur d'Autriche avait violé la paix en dépassant les frontières de la Transylvanie, en s'emparant de Szekelhyd et en élevant près de Kanischa le fort de Serinwar: il demanda en conséquence l'évacuation de Szekelhyd et la démolition de Serinwar. C'est dans le sens de ces réclamations que fut projetée la réponse au duc de Sagan; mais cette réponse fut remise à deux jours de là, et lorsqu'on serait arrivé à Essek'. Le grand-vizir fit conduire le baron de Gœs sur une hauteur, pour lui faire embrasser d'un coup-d'œil l'ensemble de son armée, forte de cent vingt-un mille six cents hommes, de cent vingttrois pièces de campagne, de douze canons de siége, de soixante mille chameaux et de dix mille mulets.

Quinze jours après, eurent lieu l'entrée du grandvizir à Essek, et sa seconde entrevue avec les deux plénipotentiaires impériaux, le baron de Goes et le résident Reninger. Dans cette conférence, à laquelle assistèrent le reis-efendi, le kiaya et l'aga des janissaires et des sipahis, le grand-vizir réclama, outre la cession de Szekelhyd et la démolition de Serinwar, le paiement d'un tribut annuel de trente mille ducats, tel que le kanoun de Souleïman l'avait déterminé 1, preuve bien évidente qu'il ne désirait pas sincèrement le maintien de la paix. Les plénipotentiaires autrichiens promirent de soumettre les deux premiers points de la réclamation à l'examen de leur gouvernement; mais, quant au troisième, ils déclarèrent nettement qu'ils ne se chargeraient point de le communiquer à l'empereur.

Tandis que l'armée défilait sur le pont d'Essek, le grand-vizir reçut une lettre du khan des Tatares, auquel avait été dépêché le tschaousch-baschi Ahmed, porteur, suivant l'habitude, d'un présent, dit, de carquois, de dix mille ducats. Le khan annonçait l'arrivée prochaine au camp turc d'une armée de cent mille Tatares, commandés par son fils Ahmed-Ghiraï; il promettait en outre de la faire suivre bientôt d'un corps de quinze mille Cosaques 2. On reçut en même temps des nouvelles du gouverneur d'Ofen, HouseïnPascha, frère de Siawousch-Pascha, que le vieux Kœprilü, au lit de mort, avait signalé à son fils comme le plus intrépide défenseur des frontières. On marcha donc sur Ofen, dont la forteresse reçut les envoyés impériaux.

Dans un grand conseil de guerre, assemblé dans cette ville (23 juillet 1663 17 silhidjé 1073), le grand-vizir soutint que des trois forteresses, Raab, Komorn et Ujwar ou Neuhæusel, la dernière était celle dont on pouvait s'emparer le plus facilement, et dont la prise offrait le plus d'avantages et un immense butin, puisque le second vizir de l'empereur s'y était renfermé: il fit observer à ce sujet que Raab était d'un accès difficile et Komorn défendu par de larges et profonds fossés remplis d'éau. Cinq jours après, les envoyés furent appelés de nouveau dans la tente du vizir; ils y trouvèrent le serdar Ali-Pascha, le beglerbeg de Damas, Moustafa- Pascha, et le reisefendi. Le grand-vizir n'était pas présent, mais sans doute il s'était caché derrière les tapisseries de sa tente. Ali-Pascha prit la parole en son nom : il offrit aux plénipotentiaires la paix aux termes posés jadis par Souleïman, c'est-à-dire, moyennant un tribut annuel de trente mille ducats, ou aux conditions fixées par le vieux Mourad-Pascha, c'est-à-dire, à la charge d'acquitter une fois pour toutes la somme de deux cent mille florins. Les plénipotentiaires, qui s'étaient déjà expliqués quant à la proposition d'évacuer Szekelhyd et de raser Serinwar, demandèrent alors un délai pour en référer à leur souverain; car les Ottomans ne se contentaient plus de la démolition des forteresses transylvaniennes; ils exigeaient maintenant qu'elles fussent remises entre leurs mains. Ali-Pascha leur accorda un délai de quatorze jours, pendant lequel il leur signifia que l'armée turque continuerait sa marche sur Ujwar (30 juillet 1663 — 24 silkidě 1073).

Deux jours après, le camp fut levé et l'armée se dirigea sur Gran. Le grand-vizir avait donné ordre de jeter un pont à la hauteur de cette place; mais il fut obligé d'attendre quatre jours son entier achèvement. Dès le premier jour de la nouvelle lune (5 août 1663 1er moharrem 1074), le serdar Ali-Pascha et Mohammed-Pascha franchirent la rivière avec huit mille hommes. Le comte Forgacs, commandant de Neuhæusel, trompé par un faux rapport et croyant le pont coupé par le milieu, crut devoin saisir l'occasion d'effectuer une sortie avec six mille hussards ou heiduques, huit bannières de cavalerie et cinq cents hommes d'élite choisis dans l'infanterie, afin d'attaquer les Turcs séparés par la largeur du fleuve du reste de l'armée. Aussitôt que ces derniers, qui stationnaient à Parkan, le virent approcher, ils replacèrent les barques du pont, qui avaient été enlevées pour mieux tromper l'ennemi; vingt mille hommes, commandés par Ibrahim-Pascha et Kaplan-Pascha, traversèrent le fleuve en toute hâte, et, se joignant aux troupes du serdar Ali et de Gourdji Mohammed-Pascha, fondirent sur l'armée hongroise et la défirent complètement. Plus de la moitié resta sur le champ de bataille; Forgacs eut beaucoup de peine à regagner Neuhæusel, et Palfy rejoignit avec deux cavaliers seulement le palatin qui arrivait de la Hongrie-Supérieure. Sept cents prisonniers furent sabrés ou égorgés comme des veaux ou des pourceaux en présence même du grand-vizir; trois cent quarante-quatre, au nombre desquels se trouvaient les capitaines Rüblad et le baron Welss, furent dirigés sur Ofen. Le grand-vizir accorda une prime de quarante à cinquante piastres pour chaque prisonnier qui lui fut amené, et une autre de vingt à trente piastres pour chaque tête d'ennemi.

Pendant la durée du combat, Koprilü ne s'était pas aventuré à sortir de son camp; mais, quand tout fut terminé, il se mit en marche pour se rendre à Parkan, et envoya en avant les paschas Ali, Moustafa et Gourdji, avec ordre de rétablir les ponts de la Szitva et de la Nitra sur la route d'Ujwar. On avait saisi un courrier porteur de plus de vingt-cinq lettres, contenant soit des instructions aux officiers qui commandaient à Novigrad et à Ujwar, soit des réprimandes adressées à Forgacs sur son impéritie1. Une lettre du grand-vizir somma ce dernier de rendre Neuhæusel (17 août 1663-13 moharrem 1074). Cette lettre était ainsi conçue : 

« Le premier vizir, le serdar-sipehsalar du grand Paɖischah terrestre, fait savoir à Forgacs qu'il se dispose, avec des armées si innombrables que la terre fléchit sous leur poids, à reprendre Ujwar au nom du souverain de l'Islamisme. Si les Hongrois lui remettent volontairement la place, ils conserveront leurs biens et leurs vies sinon, par le Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, ils seront tous passés au fil de l'épée. Si les Hongrois savaient combien le Padischah leur est affectionné, ils s'empresseraient de lui offrir leurs enfans en holocauste. Et, sur ce, paix à celui qui marche dans la véritable voie du salut. »

Comme dans la forteresse il ne se trouvait personne qui entendit le turc, les deux porteurs du message furent priés de le traduire en langue hongroise. Après avoir lu cette traduction, Forgacs se borna à lui répondre: 

«Dites à votre maître que la forteresse ne m'appartient pas; que cette nuit nous nous proposons de délibérer sur ses propositions, et que de» main il aura ma réponse. » 

Pendant la nuit, la tranchée fut ouverte, et, à la prière du matin, des victimes furent égorgées pour tâcher d'obtenir la protection du ciel. Vingt-un gros canons du calibre de 22, de 35, de 48 et de 64 livres tonnèrent dans la forteresse. Cependant Arslan-Pascha, à la tête des mineurs, coupa les conduits qui amenaient les eaux de la Nitra dans les fossés de Neuhæusel, et mit à sec les boyaux souterrains (27 août 1663 - 23 moharrem 1074). Le fils du khan des Tatares, Ahmed-Ghiraï, arriva à la tête de cent mille Tatares, et presque aussitôt son frère Mohammed-Ghiraï apparut avec vingt mille Cosaques. Ahmed-Ghiraï était armé d'un sabre, d'un poignard et d'un carquois, et portait des fourrures de zibeline; son frère était revêtu d'un kaftan tout en étoffe d'or, d'un contousch rouge et d'un kalpak de zibeline; on distinguait également l'hetman des Cosaques à son contousch et à son kalpak; les voïévodes de Moldavie et de Valachie suivaient leurs troupes. Kaplan Moustafa-Pascha reçut l'ordre de se porter sur l'autre rive de la Nitra pour couper le passage au corps d'armée que Montecuccoli se proposait d'envoyer au secours de la forteresse. Les assiégeans nourrissaient un feu très-vif; mais la plupart de leurs coups s'égaraient, et les assiégés recueillirent dans les premiers jours sept cents boulets dont le diamètre avait au moins trois palmes. Jusqu'alors les bastions de la forteresse n'étaient pas entamés. Un boulet parti des remparts atteignit et creva la pièce de canon du plus gros calibre qui fût dans l'armée turque : elle avait été coulée à Brunswick et surnommée le brise-murailles. Le grand-vizir divisa en quatre détachemens les hommes qui ne figuraient pas sous les armes ou travaillaient à la tranchée, et les employa successivement à élever une chaussée. Lui-même se plaça à la tête du premier détachement composé du kiaya et de tous les dignitaires attachés à la Porte; le defterdar-pascha forma le second avec le personnel de toutes les chancelleries; dans le troisième entrèrent le mouteferrika et les tschaouschs, et dans le quatrième les sipahis et les silihdars. Le vizir Houseïn, pascha d'Ofen, fut chargé d'inspecter ces divers détachemens. Nuit et jour résonnaient les tambours et les fifres, les trompettes et les timbales; chaque nuit, le grand-vizir parcourait les tranchées, et encourageait les mineurs à pousser leurs travaux jusqu'au pied des remparts (18 septembre 1663 - 15 sâfer 1074). Une maison prit feu sur le bastion de Sierot, et, à cette occasion, un pascha et deux compagnies vinrent de nouveau sommer les assiégés. Quatre jours après (22 septembre 1663-19 sâfer 1074), un assaut fut donné au bastion Frédéric ; le lendemain ce fut le tour du bastion Forgacs, et le surlendemain on attaqua de nouveau le bastion Frédéric. Les Turcs étaient déjà parvenus au sommet du bastion, lorsque la garnison réussit à les repousser : les marquis Pio et Grana furent tous les deux blessés dans ce nouvel assaut. Comme la redoute élevée en avant de Sierot atteignait à peu près la hauteur de ce bastion, les Turcs en profitèrent pour diriger un feu meurtrier sur les défenseurs de la place. On se prépara à un assaut général, mais les assiégés ne l'attendirent pas. Les Hongrois et les Allemands forcèrent leurs généraux, le marquis Pio et le comte Forgacs, à signer une capitulation divisée en huit articles (24 septembre 1663 21 sâfer 1074), qui accordait aux assiégés la vie sauve et la faculté de se retirer avec tout ce qu'ils possédaient, sans traverser le camp et sans courir la chance d'être dépouillés par les hordes de Tatares; mille chariots devaient leur être fournis à cet effet; une lettre adressée par le grand-vizir à l'empereur devait témoigner que la garnison de Neuhæusel avait fait son devoir jusqu'au bout; il était défendu aux vainqueurs de pénétrer dans la ville avant le départ de tous les assiégés; les blessés, qui ne pouvaient s'éloigner avec leurs compatriotes, conservaient l'option d'aller, une fois guéris, où bon leur semblerait. Effectivement la garnison hongroise se retira tambour battant' (28 septembre 1663-25 sàfer 1074).

On trouva dans la forteresse quarante canons et quatorze mille kilos (sept cents tonneaux) de farine.

Quatre jours après, à la prière du vendredi, les deux grandes églises d'Ujwar furent converties en mosquées. Quatre mille hommes choisis parmi les janissaires, les sipahis, les djebedjis, les topdjis, les azabs et les martoloses, dont la solde s'élevait annuellement à trois millions huit cent mille sept cent trente-deux aspres, furent laissés dans la place. et le grand-vizir adressa des lettres de grâce à toutes les garnisons des palanques environnantes.

Comme cette prise de Neuhæusel était le premier fait d'armes qui signalât la reprise des hostilités contre la Hongrie, ajournée depuis un demi-siècle par les renouvellemens successifs de la paix de Sitvatorok, elle retentit dans toute l'Allemagne, où jamais ne parurent autant d'écrits, de prédications, de journaux, de prédictions, de conseils et d'exhortations relatifs à l'envahissement de l'empire par les Turcs, que dans cette année et celle qui la suivit '. La forteresse de Neuhäusel avait été attaquée par des forces si supérieures, le siége en avait été conduit avec tant de vigueur et avait duré si long-temps, qu’aujourd'hui encore, si l'on veut parler en Autriche ou en Hongrie d'un grand déploiement de forces, d'une fermeté inébranlable, on dit souvent: Comme un Turc devant Neuhæusel.

Quatre jours avant la prise d'Ujwar, et un matin que le grand-vizir inspectait la tranchée, le reïs-efendi Schamizade, conseiller intime de la sultane Walidé, auquel le père de Kœprilü avait dû son élévation, fut tout-à-coup décapité avec son beau-père Kazizadé Ibrahim-Pascha, à la grande stupéfaction de l'armée (12 septembre 1663-9 sâfer 1074). Pour expliquer cette exécution, les historiens européens de l'époque ont prétendu que Schamizadé, homme d'un naturel pacifique, s'était opposé à la guerre 1. Il est vrai que le résident et les envoyés d'Ofen, où cinq jours plus tard les têtes de Schamizadé et de Kazizadé Ibrahim furent envoyées comme celles de deux traitres, témoignèrent de son amour pour la paix 2. Mais nous ajoutons plus de foi à la version adoptée par les historiens turcs. Suivant ces derniers, Schamizadé, moins dévoué à Ahmed qu'à Mohammed Kœprilü et à son propre beau-père, avait proposé au Sultan de nommer celui-ci grand-vizir à la place d'Ahmed. A peine le grand-vizir en fut-il informé, qu'il se hâta de signaler au Sultan les entraves que le bruit de sa révocation ne manquerait pas d'apporter à la marche des affaires, et il insista sur la nécessité de mettre fin à ce bruit c'est ce qui fut aussitôt résolu et exécuté: Schamizade fut sacrifié (29 septembre 1663).

Informé de la prise d'Ujwar, le frère du grand-vizir se rendit à Ofen, où, à l'occasion de cet événement, des réjouissances eurent lieu pendant trois jours consécutifs ; à Constantinople, les fêtes durèrent sept jours: on y promena en triomphe les sept cents prisonniers faits sur l'armée de Forgacs et trois cents autres tombés au pouvoir des Turcs en diverses rencontres. Au nombre de ces infortunés, on remarquait Jean Aur, qui depuis a décrit les souffrances d'une captivité de onze ans qu'il subit au château des Sept-Tours.

Neuhæusel, érigée en forteresse par l'évêque Paul Wardai, prise par les Turcs à la faveur des troubles excités par Bethlen et Homonai, reprise par les Hongrois, plus tard assiégée inutilement par Bouquoi, général des troupes impériales, qui, seize fois blessé, trouva la mort devant cette place, venait de soutenir un sixième siége; sa chute eut un long retentissement, car Neuhæusel était un des boulevards qui protégeaient la Hongrie contre les Ottomans. Les croissans et les étendards turcs outragèrent les six bastions Forgacs, Sierot, Frédéric, de Bohême, Ernest et l'Empereur, qui jusqu'alors avaient été considérés comme les remparts invincibles de la chrétienté; le culte de Mohammed profana les églises de cette ville. La prise de Neuhæusel parut d'un sinistre présage en 1663, c'est-à-dire, trois cents ans après la défaite des Serviens près de la Mariza, où les Hongrois et les Serviens coalisés avaient combattu les Turcs pour la première fois, et où la chapelle de Mariazell avait été fondée en souvenir de la miraculeuse évasion du roi Louis de Hongrie.

Huit jours après cet événement, on vit arriver au camp turc Apafy, prince de Transylvanie, qui s'était abstenu de répondre à une première invitation, de peur de rencontrer au camp un prétendant à sa principauté dans la personne de l'envoyé Gabriel Haller, qu'on avait essayé de noircir à ses yeux et qui se trouvait effectivement auprès du grand-vizir '. Mais invité de nouveau par ce dernier à venir le rejoindre et rassuré par les internonces Batzo, Ladislas Ballo et Valentin Rilvasi, qui revenaient du camp, il parut enfin à l'armée qui campait sous les murs d'Ujwar; il fut reçu par Gabriel Haller, les princes de Moldavie et de Valachie, et le tschaousch-baschi, accompagné de soixante tschaouschs. Encouragé par cet accueil favorable, il passa deux mois au camp, où, pendant tout ce temps, on lui fournit les vivres nécessaires pour lui et son escorte; mais, malgré les promesses quotidiennes du grand-vizir, il ne put en obtenir une convention écrite (ahdnamé). Gabriel Haller profita de son audience de congé pour demander aussi l'autorisation de partir; le grand-vizir, pour toute réponse, lui adressa un sourire. Croyant voir dans ce signe une affirmation, Haller partit avec Apafy. Mais à peine arrivés à Gran, sur le pont du Danube, ils furent rejoints par des Tatares de Crimée qui les poursuivaient à bride abattue, et qui, se ruant en furieux sur l'escorte d'Apafy, l'auraient jeté lui-même dans le fleuve, s'il ne s'était promptement élancé dans l'un des bateaux qui soutenaient le pont. On eut beaucoup de peine à sauver la vie du vice-maréchal Nalatzi, qui, dans le choc, avait été précipité dans le Danube. A Nemeth, où ils se disposaient à passer la nuit, soixante cavaliers turcs vinrent saisir Gabriel Haller, accusé d'avoir pris la fuite : conduit devant le grand-vizir, ce malheureux fut décapité sans avoir pu même ouvrir la bouche pour justifier de son innocence et invoquer le droit des gens, qui, en sa qualité d'ambassadeur, devait le rendre inviolable.

L'arrivée du grand-chambellan au camp d'Ujwar suivit de près celle d'Apafy: il était porteur d'une lettre louangeuse du Sultan pour le grand-vizir, et d'un présent consistant en un sabre, un poignard, un panache de héron, un kaftan et des fourrures honorifiques. La lettre du Sultan', conçue dans la formule ordinaire, portait:

« que le pain du Sultan avait été bien gagné par tous ses esclaves qui, en combattant pour la vraie foi et l'empire, n'avaient eu d'autres coussins que les pierres, et d'autres lits que la terre  nue; il souhaitait, ajoutait-il, que ce pain leur profitât. »

Dès le jour qui suivit la prise de Neuhæusel, le grand-vizir avait adressé des sommations aux châteaux et aux palanques des environs, à Lewenz, à Novigrad, à Neutra, à Freystadtl et à Schintau ' (28 septembre 1663). Kaplan-Pascha, envoyé à Novigrad, fit savoir que le château se défendait, et demanda des munitions. Houseïn-Pascha, gouverneur d'Ofen, parti pour s'emparer de Neutra, annonça au contraire que la garnison s'était rendue volontairement, et qu'il revenait avec tout le butin trouvé dans le fort (18 octobre 1663-16 rebioul-ewwel 1074). De Neutra, Houseïn se porta sur Lewenz, dont la garnison ne se montra pas moins déterminée que celle de Novigrad: le grand-vizir se réserva le soin d'assiéger lui-même ces deux places.

Cependant les Tatares parcouraient de nouveau la Moravie et la Silésie (2 septembre 1663). Dès le mois d'août, six mille d'entre eux, après avoir ravagé les environs de Tyrnau, de Freystadtl et de Saint-George, outragé les jeunes filles, égorgé ou écrasé les enfans contre les murs, jeté pêle-mêle dans des sacs ceux qu'ils épargnaient pour les emporter sur la croupe de leurs chevaux, et accouplé comme des chiens les hommes et les femmes, franchirent la March et la montagne du Weissenberg, guidés par les hussards hongrois de la frontière, et fondirent sur la Moravie en passant par Landshut : Freystadtl et Schintau leur opposèrent une énergique résistance. Pendant dix jours, dix mille janissaires investirent Freystadil; mais, après trois assauts infructueux, ils se retirèrent en jetant bas le pont de la Waag (13 septembre 1663). Les Tatares parcoururent les environs de Nikolsbourg, de Rabensbourg et de Brünn, en brûlant tout sur leur passage: ils arrivèrent ainsi jusqu'à trois milles d'Olmütz. Les domaines des princes de Dietrichstein et de Liechtenstein furent pillés et incendiés: trente-deux villages appartenant au second furent détruits de fond en comble 2, et les Tatares trainèrent douze mille nouveaux esclaves au marché de Neuhæusel. Puis ils marchèrent de nouveau sur Pressbourg, réduisirent en cendres Geyersdorf et Saint-George, traversèrent à la nage la rivière de la Waag, et arrivèrent jusqu'au défilé de Rosincko, dans le cercle de Hradisch. En même temps, quatorze mille Tatares, hussards et janissaires, ravageaient les environs de Brunau et de Klobach, tuaient, brûlaient, pillaient et chassaient devant eux à coups de fouet deux mille prisonniers qu'ils ramenaient en Hongrie avec quatre chariots trainés par seize chevaux et chargés de malheureuses jeunes filles. Comme ils revenaient au camp de Neuhæusel, le comte Nicolas Zriny sortit d'une embuscade et leur tua quatre cents hommes; mais, assailli à son tour par le pascha de Haleb, il fut obligé de se retirer sous le feu de Komorn. Pierre Zriny, frère de Nicolas Zriny, fut plus heureux contre Djenkdji-Pascha, gouverneur de Bosnie, qui espéra vaincre plus facilement l'un des Zriny en l'attaquant isolément, et qui songeait à fondre ensuite sur la Styrie. Dans ce but, il quitta la Bosnie avec dix mille hommes, en laissa deux mille à Lica et à Corbolo, et marcha avec le reste sur Ottochaz, ville située aux environs de Carlstadt, pour surprendre Neu-Serinwar, et, si ce coup de main échouait, ravager la Styrie (17 octobre 1663). Pierre Zriny l'attendit dans une forêt avec quatre mille Croates; il laissa défiler tranquillement la moitié de ses troupes puis il fondit sur l'autre, lui tua mille hommes, prit huit étendards, et lui fit deux cent cinquante-sept prisonniers.

Le nombre des chrétiens emmenés en esclavage par les hordes incendiaires qui parcoururent à cette époque la Moravie, la Silésie et la Hongrie, s'éleva à quatre-vingt mille.

A la fin d'octobre (28 octobre 1663 — 26 rebioulewwel 1074), le grand-vizir leva le camp de Neuhæusel. L'armée passa la Neutra, la Szituva et la Gran, et eut à soutenir une marche pénible sur une terre marécageuse rendue encore plus impraticable par les pluies d'automne. Vingt canons hors de service trouvés à Neuhäusel, et parmi lesquels deux remontaient au règne du sultan Souleïman, furent envoyés à Gran. Lewenz, qui avait refusé de se soumettre à la première sommation du grand-vizir', se rendit trois jours plus tard; la garnison sortit avec tous ses bagages; des cartes de sûreté, destinées à protéger les habitans contre les pillards, furent expédiées dans tous les environs, et vingt mille nouveaux sujets courbèrent la tête sous le sceptre ottoman; le sandjak de Lewenz fut confié au tschatrapatra Ali-Pascha, auquel fut laissée une garnison de quatre cents hommes (2 novembre 1663 — 1er rebioul-akhir 1074). En même temps, on apprit que Neograd avait ouvert ses portes à Kaplan-Pascha, après avoir soutenu un siége de vingt-sept jours et lui avoir fait essuyer une perte de huit cents à mille hommes. On y laissa également une garnison de quatre cents hommes commandés par Kasim-Pascha. Les princes de Transylvanie, de Moldavie et de Valachie quittèrent le camp, après avoir reçu des vêtemens d'honneur, et le baron de Goes, jusqu'alors détenu à Ofen, fut congédié par une lettre polie, dans laquelle on lui demandait si son refus d'entrer en accommodement tenait à son dédain pour les avantages de la paix ou à l'insuffisance de ses pouvoirs.

A Essek, le grand-vizir donna audience à un ambassadeur polonais qui, au nom du roi son maître, était venu implorer le secours des Tatares contre la Russie. Il répondit à cet ambassadeur que l'empire ottoman ne pouvait se priver de pareils auxiliaires dans un moment où l'on était en guerre avec l'empereur, et que les Tatares marcheraient sur la Pologne elle-même, si elle tentait de prendre part à la querelle survenue entre la Porte et l'Allemagne. Le quartier-général du grand-vizir fut transféré d'Ofen à Belgrade; KaplanPascha partit pour Kanischa; les Tatares prirent leurs quartiers d'hiver à Szegedin, Szombor et Fünfkirchen; Houseïn, pascha d'Ofen, général de l'arrièregarde, reçut la mission d'observer les mouvemens de Zriny.

On était au cœur de l'hiver, et les troupes impériales crurent devoir en profiter pour diriger de nouvelles opérations sur la Mur et la Drave. Au milieu de janvier, le comte Wolf Jules de Hohenlohe, qui commandait les troupes de l'Empire, sortit tout-à-coup, avec six mille fantassins et mille cavaliers, de Pettau, l'antique Pettovium, célèbre par les monumens romains que renferme son enceinte, et où l'empire romain d'Occident expira dans la personne du jeune Augustule, son dernier souverain. Neu-Serinwar, château-fort que le comte Nicolas Zriny avait élevé sur les rives de la Mur, malgré les plaintes du grandvizir, fut la place d'armes où Zriny, ban des Croates et généralissime de l'armée de Hongrie, réunit ses troupes aux Hongrois, commandés par le comte Bathiany, à douze mille Bavarois guidés par le quartiermaître-général Pouchard, à sept cents fantassins et à six escadrons des cavaliers de Piccolomini, sous les ordres du comte Leslie (21 janvier 1664). Forte de vingt-trois mille hommes, l'armée marcha de Serinwar sur Presnitz, qui capitula au bout de deux jours. Huit cents hommes, au nombre desquels se trouvaient quatre cents soldats turcs, cent Tatares et trente-sept agas, évacuèrent la forteresse, abandonnant quinze pièces de canon. Les hussards et les heiduques se jetèrent sur les Tatares; Zriny les retint à coups de sabre; mais il eût été massacré lui-même par un Bohémien hongrois, si l'un des serviteurs du comte Hohenlohe n'avait brûlé la cervelle à ce dernier. Dans la même nuit, Babocsa fut cerné, et le quatrième jour (25 janvier 1664), deux mille soixantedouze individus, parmi lesquels onze agas, quittèrent la place, et furent conduits sur les rives de la Drave, où les Hongrois incendièrent le château de Barcs, évacué par les Turcs. A Babocsa et à Barcs, vingt canons tombèrent entre les mains du vainqueur. Le lendemain, Zriny gagna avec sa cavalerie le défilé de Szigeth; mais dépourvu d'artillerie, il passa outre et s'avança jusqu'à Fünfkirchen. Dans cette excursion, les Hongrois mirent le feu à la palanque de Torbeg: là s'élevaient un tombeau et un couvent au lieu même où avaient été ensevelis, après la prise de Szigeth, le cœur et les entrailles de Souleïman '. Fünfkirchen et ses mosquées recouvertes de plomb devinrent aussi la proie des flammes : le château seul ne put être pris faute d'artillerie de siége 1. Au reste, comme le principal but de cette expédition était de fermer pour l'année suivante l'accès du pays à l'armée ottomane, Zriny laissa de côté Sziklos, se dirigea sur le pont d'Essek, prit d'assaut la palanque de Terrak qui en formait la tête, et ce pont magnifique, œuvre du grand Souleïman, dont la longueur était de huit mille cinq cent soixante-cinq pas et la largeur de dix-sept, fut brûlé en deux jours. Cinq cents villages environ, qui se trouvaient sur le passage des Hongrois, furent également réduits en cendres, et servirent à éclairer leur marche dévastatrice.

Informé par Mourad, beg de Fünfkirchen, que Zriny s'avançait vers Szigeth, le grand-vizir, fort inquiet, s'empressa de nommer serdar (30 janvier 1664 2 redjeb 1074) le pascha Mohammed, qui était alors en quartier d'hiver à Essek, plaça sous ses ordres les paschas de Stouhlweissenbourg et d'Yence, Kaplan-Pascha et les Tatares, et lui ordonna de marcher en toute hâte à la rencontre de Zriny; lui-même arbora ses queues de cheval à Belgrade, et fit annoncer aux troupes que le lendemain elles partiraient en laissant derrière elles les bagages pour alléger la route. En effet, le jour suivant il sortit de Belgrade avec mille hommes de ses troupes particulières et deux mille janissaires pour se rendre à Semlin (21 février 1664-24 redjeb 1074). Mais arrivé à Mitrowitz, il apprit que les Hongrois avaient passé outre, renonçant à assiéger Szigeth. Il s'en retourna aussitôt à son quartier d'hiver de Belgrade, confiant au serdar Mohammed-Pascha la garde de Szigeth, et celle de Fünfkirchen à Kaplan-Pascha, au beg de Behké, à l'alaïbeg de Bosnie, au moutesellim d'Ofen, et aux paschas de Koloswar et de Temeswar. Des lettres d'Apafy, qui répondaient à celle du palatin et annonçaient en même temps l'occupation de Clausenbourg, de Szekelhyd et de plusieurs autres châteaux transylvaniens, firent un peu diversion aux mauvaises nouvelles qui les avaient précédées.

L'expédition de Zriny au coeur de l'hiver donna lieu à Andrinople et à Constantinople aux bruits les plus exagérés : elle fut surnommée l'Expédition du preu de fer1. Cependant plusieurs exécutions de personnages éminens et divers changemens administratifs occupaient aussi l'attention publique. Dihan ArslanPascha, gouverneur de Silistra, avait été étranglé, devant Neuhæusel, immédiatement avant le départ du grand-vizir, et le serdar Ali-Pascha avait été commis à la garde d'Ofen. Mohammed-Pascha succéda au gouverneur de Karamanie, Tschatalbasch-Pascha, étranglé devant la tente du grand-vizir. Le grand-chambellan et favori du Sultan, Yousoufaga, contre lequel les portiers du seraï avaient adressé des plaintes au Sultan à son retour de la chasse, fut d'abord éloigné du seraï et nommé sandjak d'Angora; puis il fut décapité à Babaeski, sur la route de Constantinople, par un kapidji envoyé à sa poursuite. Le confident Hasan, qui s'était enorgueilli de son titre de favori et en avait abusé envers les pages du seraï, perdit sa place, et fut éloigné avec le titre de chambellan et un revenu journalier de cent cinquante aspres. Son poste fut confié à Moustafa Kouloghli, fils d'un simple janissaire de Safran Borli, lieu de naissance de Djindji-Khodja, si mal famé sous le sultan Ibrahim. Moustafa devait à ses talens comme musicien et comme poëte les hautes faveurs du Sultan. Deli Mohammed, qui commandait l'escadre de la Mer-Noire, revenait à Constantinople, après avoir coulé bas quelques caïques appartenant aux Cosaques, lorsqu'il reçut un message du khan qui l'invitait à revenir pour l'aider à repousser une nouvelle invasion des Cosaques du Dnieper. L'amiral ottoman fit pendre l'envoyé du khan, mais il fut lui-même exécuté peu de temps après pour cet abus de pouvoir'. Tschengizadé, gouverneur de Bosnie, qui, sans y être autorisé, avait attaqué le fort de Klis et avait été repoussé, paya de sa vie son échec et son insubordination. Ali-Pascha, qui avait commandé l'armée de Transylvanie et plus tard la garnison d'Ofen, mourut à Temeswar, âgé de quatre-vingt-sept ans. Le ressentiment du grand-vizir atteignit l'aga Mohammed, l'ancien kislaraga, jusque dans la ville de Médine, où une fatale condamnation vint le frapper de mort. L'ordre fut donné de reconstruire le pont d'Essek. On recruta en Hongrie mille janissaires pour renforcer la garnison de Constantinople, et cinq cents qui furent er.voyés en Crète. A Andrinople et à Gülbaba, lieu situé à une lieue et demie de la capitale et dans le village de Tjoelmekkoï, le Sultan fit élever des koschks et tracer un jardin qui fut orné de fontaines et de jets d'eau.

Le printemps était arrivé, et le grand-vizir n'avait encore reçu qu'une réponse vague à la lettre remise au baron de Goes '. Aussi, dès le commencement de la saison, les queues de cheval furent arborées dans la plaine de Belgrade, et, trois semaines après, le grandvizir campait dans celle de Semlin (20 mars 1664). Afin de mettre l'armée au complet, on y incorpora même ceux des fonctionnaires salariés qui n'en faisaient point habituellement partie, tels que les grands-officiers de marine inscrits à la chancellerie de l'amirauté, et trois vizirs qui avaient été mis à la retraite, entre autres l'ex-gouverneur du Kaire, de Bagdad et de Diarbekr. De peur que le pont d'Essek, reconstruit dans l'espace de trois mois ', ne fût de nouveau incendié par l'ennemi, Kikleli MoustafaPascha, qui commandait la garnison d'Essek, IsmaïlPascha, beglerbeg de Bosnie, et le samsoundji-baschi, furent préposés à sa garde. Comme depuis long-temps il n'avait plu et que le pays était désolé par la sécheresse, le grand-vizir ordonna des prières publiques"; un autel (mihrab) fut élevé sur les rives de la Save, et, le troisième jour, une pluie abondante exauça les vœux des fidèles croyans (20 avril 1664). D'autres prières furent prescrites en même temps, comme sous les règnes de Mourad et de Mohammed III, à Andrinople et à Constantinople, pour appeler la protection de Dieu sur les armes ottomanes. Au sujet de ces prières, il s'éleva un démêlé très-vif entre le moufti Minkarizade Yahya et le scheikh prédicateur Wani, qui insistait pour que les prières eussent lieu en public: le moufti prétendait au contraire que la prière individuelle et dans l'intérieur de la mosquée n'était pas moins agréable à Dieu que la prière en commun et sur la place publique. Comme le scheïkh Wani3 joignait à la faveur particulière du Sultan celle du grand-vizir, qui l'avait connu à Erzeroum pendant le cours de son gouvernement, sa proposition l'emporta sur celle du moufti. Il s'était appelé Wani du nom de Wan, lieu de sa naissance: c'était un fanatique, ennemi juré des sofis et des chrétiens, affectant une hypocrite orthodoxie, et ne songeant point à s'appliquer les préceptes sévères qu'il adressait au peuple. Un de ses confidens lui demandait comment il pouvait concilier l'anathême que, du haut de sa chaire, il ne cessait de fulminer contre les vases d'or et d'argent, la soie et les perles, les jeunes garçons et les belles esclaves, avec l'usage qu'il en faisait lui-même : il lui répondit par une subtilité qui caractérise parfaitement la casuistique de l'orthodoxie musulmane. 

« Les biens de ce monde, lui dit-il, ne sont en eux-mêmes ni pernicieux ni condamna bles; la manière de les acquérir et d'en user décide seule en quels cas et à quelles sortes de gens ils sont permis ou défendus. Les friandises que la loi t'inter dit peuvent très-bien m'être permises, car tout dépend des intentions, des forces et de la manière d'acquérir et de posséder. Par exemple, la loi défend d'avaler les débris de viande extraits des gencives à l'aide d'un curedent. Si cependant je veux me don ner cette jouissance, je détache ces débris avec ma langue, et je les avale sans enfreindre la loi. Vous autres, vous achetez des plats exquis et des vêtemens somptueux avec de l'argent mal acquis, et voilà justement pourquoi ces jouissances vous sont interdites; quant à nous, loin de nous révolter contre la rigueur des préceptes, nous achetons aussi, mais à crédit, des femmes et des mets délicats, et nous avons bien soin de ne les payer qu'après en avoir joui. Dès lors, le précepte par lequel il est défendu d'acheter avec l'argent qui provient d'une source illicite, ne nous est plus applicable, puisqu'au moment de la jouissance nous devons encore cet argent. »  

Un pareil casuiste, un aussi digne contemporain du jésuite Tellier, était bien fait pour rassurer le Sultan au sujet de l'inaction dans laquelle il vivait à Andrinople, tout entier aux plaisirs de la chasse et aux voluptés du harem, ne pouvant se résoudre à retourner à Constantinople, ni à se placer à la tête de l'armée. 

« Que ferai-je à Constantinople? répondit-il au kadiasker qui l'engageait à se montrer dans sa capitale.  Le séjour de Constantinople n'a-t-il pas coûté la vie à mon père? Mes prédécesseurs n'ont-il pas été  constamment les prisonniers des rebelles? Plutôt que d'y retourner, j'y mettrais le feu de ma propre main, et je verrais avec joie la ville et le seraï consumés par les flammes! »

Sur ces entrefaites, une illumination de sept jours fut ordonnée dans les principales villes de l'empire à l'occasion de la naissance du prince Moustafa (2 juin 1664). La joie du Sultan fut d'autant plus vive que la mère de ce fils était Khasseki, la nouvelle sultane favorite, jeune Grecque originaire de Crète, qui, tombée au pouvoir des Turcs à la prise de Retimo, avait été offerte au Sultan par le serdar Deli Houseïn, et avait pris au harem le nom de sultane Rebia Gülmisch ', c'est-à-dire qui a bu les roses du printemps; or, le crédit de la brune Khasseki commençait à balancer celui de la blonde Walidé, TarkhanSultane, née en Russie. Partageant sa faveur entre la Walidé et la Khasseki, et exclusivement adonné aux plaisirs des jardins et à ceux de la chasse, le Sultan ne songeait à la guerre qui se préparait que pour consulter les astrologues dont les prédictions, alors accueillies comme des oracles en Turquie et en Allemagne, annonçaient une grande effusion de sang.

Les queues de cheval flottaient encore dans la plaine de Semlin, lorsque le grand-vizir fut tout-à-coup arraché à son inaction par de nombreux messages qui lui faisaient sentir la nécessité de ne pas différer plus long-temps de se mettre en campagne. Le prince de Transylvanie, Apafy, lui adressa une lettre du kapitan de Szathmar, relative aux armemens de l'empereur, et aux renforts que lui envoyaient la France et ses autres alliés '. Le beglerbeg de Haleb, Gourdji Mohammed-Pascha, commandant de Szigeth, annonça la marche du Pieu de fer, Zriny, contre Szigeth et Kanischa, et Houseïn-Pascha écrivit d'Ujwar que Neutra venait d'être cerné par le lieutenant-général comte de Souches. Aussitôt les paschas Koutschouk Mohammed, Kasim et Khalil, beglerbegs de Warasdin, de Yence et d'Erlau, Apafy3 et le yali-aga Ahmed, reçurent l'ordre de partir avec les Tatares répartis dans les quartiers d'hiver, afin de protéger Ujwar et de sauver Neutra. Presqu'en même temps, le grandécuyer apporta, avec une lettre du Sultan qui invitait l'armée à entrer en campagne, deux habits d'honneur (la fourrure et le kaftan), un sabre et un poignard enrichis de diamans et deux panaches de héron; il amenait aussi dix chevaux provenant des haras impériaux enfin, il était porteur d'autres présens de la part du kaïmakam, du silihdar et du kapou-aga. Le jour du départ, on apprit une fâcheuse nouvelle :

Neutra, assiégée par des forces imposantes', avait été obligée de se rendre, et le comte de Souches menaçait Lewenz, après avoir battu Koutschouk MohammedPascha sur les rives de la Gran près de Szent-Kereszt (Sainte-Croix) (7 mai 1664). Houseïn, pascha d'Ujwar, le frère de Khalil, pascha d'Erlau, le reïs-efendi et le defterdar d'Ofen, qui s'étaient rendus à Neutra pour en solder la garnison, venaient d'évacuer la forteresse avec quatre cents cavaliers et deux cents hommes d'infanterie, emportant armes et bagages, et abandonnant au vainqueur quatre-vingts pièces de canon et une grande quantité de munitions de guerre; mais de Souches ne trouva pas de vivres dans la place, car la disette seule avait déterminé la reddition de Neutra.

A l'instigation de Reninger, le grand-vizir consentit de nouveau à écrire de sa propre main au duc de Sagan, pour lui annoncer que, toujours disposé à conclure la paix, il marchait néanmoins à sa rencontre avec des soldats «< aussi innombrables que » les flots de la mer. » A Vukovar, une lettre pressante de Houseïn, pascha de Kanischa, l'instruisit que cette ville assiégée et bombardée depuis la fin d'avril par Zriny, Hohenlohe et Strozzi, tomberait au pouvoir de l'ennemi si elle n'était immédiatement secourue. Vers le milieu de mai (14 mai 1664), le grand-vizir passa le pont d'Essek, et témoigna sa satisfaction aux beglerbegs de Bosnie et de Syrmie, pour le zèle dont ils avaient fait preuve dans la reconstruction du pont, et celle de la palanque de Darda. A Mohacz, il donna un habit d'honneur au fils du khan qui y tenait son quartier d'hiver; de Sziklos, il donna secrètement avis de son arrivée prochaine à la garnison de Kanischa. A Fünfkirchen, il visita les ruines des maisons incendiées lors du dernier siége. Au pont de Csaukal, à deux lieues de Szigeth, il eut une conférence avec Gourdji Mohammed-Pascha, gouverneur de cette ville, qui lui rendit compte de la situation de Kanischa 3 (25 mai 1664). A Szigeth, il fut reçu en grande pompe par le commandant Mohammed-Pascha, par le pascha de Poschega, Kaplan, et le beglerbeg d'Anatolie' (26 mai 1664); les gouverneurs de Morée, de Roumilie, de Nicopolis et d'Okhri, se joignirent à lui avec leurs contingens et mille fusiliers albanais. Dans un conseil de guerre tenu à Szigeth, on agita la question de savoir s'il convenait de s'emparer des palanques de Babocsa et de Berczencze (Pressnitz), qui interceptaient la route directe de Kanischa, ou de les tourner et d'entreprendre une marche plus pénible à travers les marais.

Ce fut le dernier avis qui prévalut; mais en même temps, les principaux chefs de l'armée hongroise, réunis de leur côté en conseil de guerre sous les remparts de Kanischa, et considérant que l'armée du grand-vizir s'élevait à plus de trente mille hommes, que les assiégeans atteignaient à peine la moitié de ce nombre, que d'ailleurs ils commençaient à manquer de vivres, et qu'enfin l'armée ottomane pouvait se jeter entre eux et Serinwar et marcher sur Pettau, Radkersbourg et Gratz, après avoir franchi la Mur, se décidèrent à lever le siége. L'armée impériale se replia donc avec toute son artillerie sur Neu-Serinwar. Les palanques de Babocsa et de Berczencze, évacuées et incendiées par leurs garnisons, tombèrent d'elles-mêmes entre les mains des Turcs. A Babocsa, le grand-vizir fut rejoint par le grand-cafetier de la sultane Walidé qui lui apportait de sa part des coupes précieuses, une fourrure de zibeline et un poignard orné de pierreries. Ce fut à une lieue de Kanischa, au pont de Boghan, qu'il apprit le départ de l'armée ennemie (31 mai 1664 - 6 silkidé 1074): il entra seul dans la forteresse, remit à son vaillant défenseur, Houseïn-Pascha, un kaftan garni de zibeline et un poignard enrichi de brillans; il distribua aussi des kaftans aux officiers et sept bourses aux soldats blessés pendant le siége. Sans perdre de temps, il se mit à poursuivre l'armée impériale qui, par sa retraite forcée sur la rive droite de la Mur, donna au grand-vizir un triple avantage, puisqu'elle le laissa en possession d'une forêt où il devait trouver un abri naturel, d'une hauteur d'où il pouvait facilement bombarder Serinwar, et enfin de routes frayées jusqu'à la forteresse. Serinwar, en ce moment la pomme de discorde entre les deux nations, avait été élevée pour servir de tête au pont jeté sur la Mur, contrairement au traité et aux intentions de l'empereur, qui appréhendait de fournir par là aux Turcs des griefs contre lui. Cette place n'avait ni flancs, ni fossés, ni chemins couverts; elle était dans un emplacement défavorable, dominée par une hauteur, ouverte de deux côtés où les remparts ne s'étendaient pas jusqu'à la rivière; sa mauvaise construction nécessitait une surveillance extrêmement pénible de la part d'une garnison peu nombreuse; en un mot, Serinwar était si peu propre à devenir une place de guerre que, dans le principe, on l'avait surnommée étable à moutons 1. Déjà, à la cour impériale et en conseil de guerre, il avait été décidé que ce fort serait asé et remplacé par un autre lorsque, les hostilités venant à éclater, on fut obligé de recourir au plus vite à l'art des fortifications, pour mettre Serinwar en bon état de défense. Fossés, puits, mines et contre-mines, blindes, flancs couverts, retirades, passages souterrains, galions, batteries, grenades à mains, bombes, artifices, rien ne fut épargné pour ajouter aux moyens de défense de la place.

A peine l'armée ottomane fut-elle arrivée sous les murs de Serinwar, que le passage de la Mur fut résolu trois cents janissaires et autant de seghbans reçurent l'ordre de traverser le fleuve sur des radeaux construits à cet effet. La moitié de ce détachement venait de débarquer dans l'île de la Mur et de se retrancher, lorsque le comte Strozzi fondit sur elle (6 juin 1664) l'épée à la main, à la tête de cent cinquante mousquetaires, l'extermina entièrement et brisa deux autres radeaux à bord desquels se trouvaient quatre cents janissaires; tous périrent dans les flots. Déjà Strozzi jouissait de son triomphe, lorsqu'il tomba frappé d'une balle. La nouvelle de sa mort précipita l'arrivée au camp du feld-maréchal Montecuccoli, qui prit six jours après le commandement supérieur de l'armée, et sur qui reposa désormais le soin de protéger Serinwvar et de défendre le passage de la Mur. Les troupes autrichiennes embrassaient l'espace compris entre le confluent de la Mur et de la Drave, et le point opposé à la forteresse de Serinwar assise sur la rive gauche de la Drave; le terrain qui s'étendait depuis là jusqu'à Kotory était occupé par les confédérés impériaux sous les ordres de Hohenlohe; enfin, à partir de Kotory et en remontant, campaient les heiduques et les hussards, commandés par Zriny, Bathyany et Nadasdy (22 et 23 juin 1664).

Le siége continuait, et la nature du terrain détrempé par les pluies et devenu trop glissant pour que les assiégés pussent gravir la hauteur, au sommet de laquelle étaient disposées les batteries de l'ennemi, fit échouer deux sorties successives. Quelqu'un proposa alors de surprendre les derrières des assiégeans; mais, pour mettre ce plan à exécution, il fallait deux fois traverser la Drave, d'abord au lieu de sa réunion à la Mur, et ensuite près de Dernis au-dessous de son confluent. Il fallait en même temps dégarnir les bords de la Mur; ce projet fut donc rejeté comme dangereux et inexécutable, et l'on résolut d'attendre les troupes confédérées d'Allemagne et de France qui marchaient au secours des assiégés, les premières sous les ordres de Léopold, margrave de Bade, et les secondes sous ceux du comte de Coligny. Un assaut impétueux (29 juin 1664) dirigé sur la demi-lune de Serinwar fut repoussé par les assiégés, et une nouvelle tentative des Ottomans pour traverser la Mur échoua comme la précédente. Deux jours après, les assiégeans avaient gagné tant de terrain que le feu de la place ne pouvait plus les atteindre; les palissades furent incendiées, et les officiers Avancourt', Tasso, Buttler et Rossi écrivirent au général en chef que, dans l'impossibilité de tenir plus long-temps, ils se disposaient à retirer les postes des fossés sans attendre que l'ennemi les forçât de les abandonner. Montecuccoli leur donna l'ordre de brûler les ouvrages en bois, de faire sauter les mines et de se retirer au-delà du pont, aussitôt que le ravelin ne serait plus tenable. Cependant, Tasso crut pouvoir se maintenir jusqu'au lendemain; mais ce jour-là même les assiégeans assaillirent la place avec tant de fureur, que les défenseurs de Serinwar perdirent courage, et prirent la fuite dans le plus grand désordre sans détruire les ponts ni brûler les fortifications. Onze cents Hongrois furent taillés en pièces ou noyés dans la Mur. Dans cette journée, périrent, entre autres, le lieutenant-général comte Thurn et nombre d'officiers (29 juin 1664).

Pendant le siége, le nouveau favori du Sultan, Yousouf, était arrivé au camp porteur d'une lettre impériale, d'une fourrure et d'un poignard d'honneur. Le grand-vizir reconnut cette nouvelle faveur par un don de vingt bourses d'or qu'il fit à Yousouf, et un envoi de douze cent têtes qu'il adressa au Sultan, à titre de présent.

Trois mortiers, six faucons et une coulevrine, trouvés à Serinwar, furent envoyés à Kanischa, et, sept jours après, les Turcs firent sauter et rasèrent le fort (7 juillet 1664), en signe de mépris pour le fondateur et les défenseurs de la place. Pendant le siége, les paschas de Nicopolis, d'Awlona et d'Okhri avaient rejoint l'armée. Le beglerbeg de Silistra, Houseïn-Pascha, et celui de Merâsch, Moustafa-Pascha, reçurent l'ordre de marcher sur Ofen avec les vingt canons laissés à Essek, et des munitions en quantité suffisante. Quant au grand-vizir, il se proposait de marcher sur la Raab, et de gagner ainsi le point de ralliement fixé à Stouhlweissenbourg. Cinq jours après (12 juillet 1664 18 silhidjé 1074), il quitta un matin les bords de la Mur et alla camper le soir à Kanischa '. De là, il fit adresser une sommation au fort du Petit-Komorn, et, bien que le commandant de cette place réclamât, avant de se rendre, la vie sauve pour lui et pour les siens et le droit d'emporter tous les bagages, il n'obtint que le premier objet de sa demande, et un seul chariot fut mis à sa disposition.

« N'avez vous pas dépouillé au milieu de l'hiver et chassé sans pitié les défenseurs de Babocsa et dé Berczencze? Quel droit avez-vous donc à des ménagemens ?» 

dit le grand-vizir au négociateur. La garnison eût été heureusement inspirée de rester au Petit-Komorn après une pareille déclaration; car, malgré la foi jurée, elle fut égorgée au sortir de la place. Quatre canons et deux cents quintaux de poudre tombèrent aux mains des Turcs, qui, après avoir fait sauter le fort (18 juillet-24 silhidjé), revinrent camper auprès du ruisseau de Kanischa, et, deux jours après, sur les bords du lac Balaton 2. Kaplan-Pascha, envoyé en reconnaissance dans la direction d'Egerszeg, manda au grand-vizir que la garnison de ce château était sur le point de le brûler. Ismaïl-Pascha, gouverneur de Bosnie, partit aussitôt et eut beaucoup de peine à arracher aux flammes neuf canons et trente prisonniers musulmans que, dans la précipitation de sa fuite, la garnison avait oubliés dans le fort (21 juillet).

Le quartier-maître Houseïn-Pascha alla assiéger, avec deux escadrons de seghbans crétois et mille Albanais, Beleske qu'il incendia, et dont la garnison se retrancha dans une église, où elle se défendit vingtquatre heures avec le courage du désespoir; mais enfin, les Ottomans mirent le feu à l'édifice et elle périt sous les décombres. Le sandjakbeg de Doukaghin fut tué avec un grand nombre de seghbans à la prise de Beleske. Les palanques d'Egerwar et de Kemendwar, l'une située entre des marais, l'autre sur une hauteur, repoussèrent d'abord les sommations qui leur furent adressées par les Turcs; mais, dans l'impossibilité de résister, elles arborèrent le drapeau blanc, et leurs garnisons obtinrent la vie sauve : toutes furent rasées par le vainqueur (27 juillet)'. Il en fut de même de Kapornak que ses habitans avaient abandonné. D'Egerwar, les Turcs se firent conduire aux bords de la Raab, sur lesquels ils campèrent en face de Koermend. Gourdji, Ismaïl et Kaplan, qui commandaient l'avant-garde, tombèrent dans leur marche sur une embuscade ennemie qu'ils défirent et rapportèrent deux cents têtes. Mais les Turcs essayèrent vainement d'effectuer en cet endroit le passage de la Raab, car l'armée de Montecuccoli, renforcée des troupes françaises et impériales, était déjà sur l'autre rive du fleuve, et s'opposait à ce passage comme tout récemment elle s'était opposée à celui de la Mur. Leurs tentatives furent donc repoussées par Montecuccoli et le comte de Coligny; les gentilshommes français saisirent avec transport l'occasion qui s'offrait à eux de déployer leur bravoure contre les Ottomans. L'adjudant-général Châteauneuf et le chevalier de Saint-Aignan furent tués dans ce combat, l'un sur le pont-levis, l'autre sur le rivage; le comte de Sault et le marquis de Troiville furent grièvement blessés 1.

Pendant le siége de Serinwar, le comte de Souches avait suivi Ali-Pascha, qui, avec une armée forte de vingt à trente mille hommes, s'était dirigé de Neuhæusel aux environs de Lewenz à Saint-Bénédict, où il l'avait attaqué et défait avec douze mille hommes les Tatares et les Moldaves avaient été les premiers à s'enfuir, et le reste de l'armée les avait suivis de près [1]. Toute l'artillerie et tous les bagages avaient été la proie du vainqueur; les cadavres de six mille Ottomans et celui de leur chef, Ali-Pascha, avaient jonché le sol; on n'avait fait que trois prisonniers, et un corps de cinq cents janissaires, séparé du reste de l'armée, avait été taillé en pièces. De Souches avait poursuivi l'ennemi jusqu'à Parkany dont il s'était emparé.

Après la chute de Serinwar, Montecuccoli, ne pouvant pressentir si l'ennemi marcherait sur la ville de Raab ou se dirigerait en droite ligne sur le fleuve du même nom, avait pris le parti de traverser la Mur (16 juillet 1664) à Neuhof, afin d'opérer sa jonction avec les auxiliaires allemands et français, et de protéger les frontières de l'Autriche sur la rive droite de la Raab, comme naguère celles de la Styrie sur la rive gauche de la Mur. Heureusement il arriva à Kormend comme le grand-vizir débouchait sur la rive opposée (26 juillet). Après avoir tenté inutilement de traverser le fleuve et vainement canonné la ville, les Turcs se résignèrent à suivre la rive droite du fleuve, tandis que Montecuccoli marchait sur la rive gauche. A Kormend, le grand-vizir reçut une réponse du duc de Sagan, prince de Lobkowitz, à la dépêche qu'il lui avait adressée lors de son départ; soit que cette réponse eût été antidatée, soit que les circonstances de la guerre eussent retardé son arrivée, elle datait environ d'un mois. Le résident impérial Reninger et l'interprète Panajotti se trouvaient au camp du grand-vizir, où l'un était prisonnier et confié à la garde des janissaires, et l'autre remplissait volontairement les fonctions d'interprète. Là Reninger eut la douleur de voir de ses propres yeux les villages incendiés, les femmes et les enfans traînés en esclavage et traités comme de vils animaux, les têtes de ses compatriotes accumulées devant la tente du grand-vizir, qui payait chacune trois écus. Pendant toute la marche, ce fut le renégat hongrois Garba, alaïbeg de Kanischa, qui servit de guide à l'armée ottomane. A la hauteur de Czakan, située ainsi que Kærmend sur la rive gauche de la Raab, l'avantgarde des Turcs chercha de nouveau à traverser le fleuve (29 juillet); mais ses efforts échouérent encore une fois contre la bravoure des Impériaux. Deux jours après, les deux armées étaient en présence près du village de Saint-Gotthard, situé sur la rive droite de la Raab; celle du grand-vizir était campée du côté de Saint-Gotthard, et la Raab la séparait des Impériaux. Montecuccoli se prépara à la bataille désormais inévitable qui allait fixer le sort de la guerre, et rendit un ordre du jour divisé en quatorze points, qui réglait à la fois l'ordre dans lequel devaient se ranger l'infanterie et la cavalerie, la hauteur et la profondeur des lignes, la répartition de la cavalerie légère et de la grosse cavalerie, l'ordre de la marche et la disposition des bagages'. Pendant ces préparatifs, une lettre du duc de Sagan, conçue en termes généraux, fournit au grand-vizir l'occasion d'entamer avec le résident impérial une quatrième négociation, semblable sur tous les points à celles qui avaient eu lieu précédemment à Belgrade, à Essek et à Ofen. Reninger fut donc mandé sous la tente du grand-vizir qui, pour ne donner aucun soupçon à ses troupes, avait appelé à cette réunion tous les chefs de l'armée; lui-même se tint caché derrière une tapisserie. Les vizirs et beglerbegs, gouverneurs d'Ofen, de Haleb, de Damas, de Roumilie, d'Anatolie, l'aga des janissaires, celui des sipahis, le kiayabeg et le reïs-efendi, ouvrirent la conférence. Reninger commença par demander, au nom de l'Empereur, la démolition de Szekelhyd et celle de Saint-Job; à cette proposition, tous les chefs musulmans partirent d'un éclat de rire; lorsqu'il réclama en outre la cession de Neuhæusel, ils lui demandèrent en riant s'il avait jamais entendu dire que les Ottomans eussent cédé volontairement une conquête aux chrétiens. Enfin, lorsqu'il proposa d'élever une forteresse aux bords de la Waag, entre Neutra et Guta, pour mettre un terme aux incursions des Ottomans, Ismaïl-Pascha, gouverneur d'Ofen, et l'aga des janissaires, se levèrent pour aller soumettre ces conditions au grandvizir. Ce dernier parut alors au milieu de l'assemblée et posa son ultimatum au résident impérial. Il lui déclara que la cession de Neuhæusel, la démolition de Szekelhyd et celle de Saint-Job étaient également impossibles; que l'élévation d'une forteresse sur la rive droite de la Waag pourrait être accordée, mais dans le cas seulement où l'empereur s'engagerait à ne pas reconstruire Komorn et Neu-Serinwar. Il ne pouvait rien promettre, ajouta-t-il, à l'égard de Neutra, car tout dépendait de la résistance de cette ville. Pour Babocsa et Berczencze, dont le résident avait demandé la non réédification, il répondit que ces deux villes, enfoncées dans les terres, ne pouvaient entrer en parallèle avec le Petit-Komorn et Serinwar, immédiatement situés aux portes de Kanischa. Quant à renouveler la paix de Sitvatorok, il ne voulut pas en entendre parler; un autre traité devait être conclu sur les nouvelles bases que venait d'établir la victoire des armes ottomanes. Ainsi fut congédié Reninger : le lendemain (31 juillet-7 moharrem), il écrivit son rapport à la cour de Vienne, et le soir, au moment où partait le courrier, l'avant-garde turque franchit la Raab'.

Sur les frontières de la Hongrie et de la Styrie, au confluent de la Raab et de la Laufnitz qui sert de limite à ces deux pays, s'élève, non loin de la Raab, le couvent de Saint-Gotthard, habité par des religieux de l'ordre de Cîteaux, et célèbre à jamais dans l'histoire par la grande bataille qui fut livrée sur la rive gauche du fleuve, et à laquelle il a donné son nom (1er août 1664). La Raab coupe une vallée fertile bornée des deux côtés par de petites collines, et dont la largeur sur la rive gauche (où se livra la bataille) n'excède pas deux mille pas'. A une lieue au-dessus de Saint-Gotthard et sur la rive droite, on découvre le village de Seming, et entre deux est situé le chétif village de Windischdorf, qui alors était désigné sous le nom hongrois de Ciasfalou 2; en face et sur la rive gauche s'élève Moggersdorf, qui fut, à proprement parler, le centre de l'action. A l'est, la plaine de la Raab est bornée par les hauteurs de Saint-Gotthard; mais, à l'ouest, la vue s'étend au loin jusqu'à la crète de Hainfeld et celle de Gleichenberg, sentinelles avancées des Alpes de la Haute-Styrie, dont les lignes bleues apparaissent à l'horizon. Sur la rive droite de la Raab campait l'armée ottomane, sur la rive gauche, l'armée impériale. Les tentes du grand-vizir s'élevaient sur la colline qui domine Windischdorf; celles des Impériaux étaient dressées en face, au pied des collines. En cet endroit, la Raab n'a pas plus de dix ou quinze pas de large, c'est-à-dire, la moitié moins qu'à son confluent avec la Laufnitz, dont le volume d'eau est à peu près égal au sien. Entre Moggersdorf et Windischdorf, la Raab décrit sur sa rive droite une courbe rentrante, et sur sa rive gauche une courbe saillante, sinuosité qui facilitait à l'armée turque le passage du fleuve, car le feu croisé de l'ennemi se trouvait ainsi masqué par le rivage qui se recourbait des deux côtés à partir du point le plus extérieur de l'arc.

Cette double sinuosité correspondait justement au centre du camp impérial; dans la nuit qui précéda la bataille, le grand-vizir avait fait amener sur ce point quinze pièces de campagne : quelques autres avaient été également disposées sur la hauteur qui dominait la plaine, et devaient protéger le passage de l'armée turque. Les troupes de l'empire, qui formaient le centre de l'armée chrétienne, montrèrent dans cette circonstance une telle incurie que le mouvement des Turcs leur échappa entièrement. Ceux-ci commencèrent à effectuer leur passage et à se retrancher sur la rive gauche du fleuve. Le lendemain (1er août 1664), à neuf heures du matin, le grand-vizir se dirigea avec ses troupes vers le gué qui se trouve au milieu de la courbe, Ismaïl-Pascha et trois cents sipahis passèrent les premiers, ayant chacun un janissaire en croupe. Ces derniers se retranchèrent aussitôt à Moggersdorf. Les troupes allemandes dont se composait le corps de bataille (car les Impériaux formaient l'aile droite et les Français l'aile gauche), placées vis-à-vis la courbe rentrante, plièrent au premier choc, et s'enfuirent dans un tel désordre que le comte de Waldeck mit l'épée dans les reins à plusieurs officiers, et que bien peu écoutèrent la voix du prince de Holstein', qui avait voulu partager le commandement de la cavalerie avec le comte de Waldeck. Le général d'artillerie Fugger tomba frappé d'une balle; le margrave de Durlach n'échappa à la mort qu'avec beaucoup de peine; le margrave de Sulzbach ne put déterminer le régiment de Schmid à marcher sur l'ennemi; le bataillon de Nassau fut taillé en pièces, Nassau lui-même fut tué et Schmid blessé dans l'action. Les Turcs, en possession de Moggersdorf, n'étaient pas à une portée de pistolet des tentes allemandes et de celles du margrave de Bade. Déjà les Ottomans se considéraient comme vainqueurs, lorsque les ailes de l'armée impériale relevèrent la bataille. A la tête de son régiment, le prince Charles de Lorraine, préludant à ses exploits futurs, tua de sa propre main le commandant de la garde personnelle du grand-vizir, et les Ottomans furent repoussés dans l'arc décrit par la Raab. Moggersdorf fut repris et brûlé: tout le poids de l'attaque porta sur le centre de l'armée chrétienne. Montecuccoli, abandonnant l'aile droite, vola au secours de ses alliés avec les régimens de Sparr, de Tasso, de Lorraine et de Schneidau, prit les Turcs en flanc et les força à repasser le fleuve. Les janissaires, qui s'étaient jetés dans les maisons du village, poussèrent la fermeté au point de se laisser consumer par les flammes plutôt que de se rendre 2. Comme cependant l'armée turque continuait à passer le fleuve, Montecuccoli envoya dire au comte de Coligny, général des troupes françaises, que le moment était venu de lui prêter main forte. Ce dernier lui envoya aussitôt mille hommes d'infanterie et quatre escadrons de cavalerie, commandés par le duc de La Feuillade et Beauvezé. Les régimens d'infanterie impériale Spick' et Pio, et le régiment de cavalerie Rappach, qui marchaient à leur suite, rétablirent la bataille. Lorsque Koprilü vit arriver les Français sous les ordres de La Feuillade, il s'écria à l'aspect de leurs perruques poudrées : «Quelles sont ces jeunes filles? » Mais les jeunes filles dont il parlait, sans se laisser intimider par le formidable cri d'Allah! s'élancèrent sur les Turcs en criant à leur tour Allons! allons! tue! tue! 2 Ceux des janissaires qui eurent le bonheur d'échapper au carnage se rappelaient encore, après de longues années, ce cri: Allons! allons! tue! tue! et le nom de Fouladi (l'homme d'acier), sous lequel ils désignaient le duc de La Feuillade 3.

Enfin, vers midi, les Ottomans firent mine de vouloir attaquer les ailes de l'armée ennemie : quatre grands corps de cavalerie irrégulière passèrent la Raab et fondirent sur l'aile droite (les troupes impériales); trois entamèrent l'aile gauche (les troupes françaises); en même temps, trois grandes masses de cavalerie régulière se groupèrent en-deçà de la Raab et en face du corps de bataille, pour assaillir les troupes de la confédération allemande, tandis que les janissaires se retranchaient aux bords du fleuve. Ces divers mouvemens facilitent à un autre corps de cavalerie turque le passage de la Raab à une demi-lieue au-dessus de l'endroit où le terrain est le plus vivement disputé; un cinquième corps se dispose à franchir la rivière audessous, en sorte que l'armée impériale court le danger imminent de se voir prise entre deux feux. A l'aile droite, les régimens de cavalerie Spork et Montecuccoli; à l'aile gauche, les Français se précipitent pour arrêter le passage des Turcs; au centre, Montecuccoli, entouré de tous les généraux, arrête le plan d'une attaque générale. Déjà quelques-uns songeaient à battre en retraite, déjà les Français et les troupes de l'Empire avaient plié bagages, lorsque le général en chef leur démontre qu'une attaque prompte et en masse est désormais leur seul moyen de salut. Vaincre ou mourir, tel fut le mot d'ordre donné par Montecuccoli aux chefs de l'armée, et par ceux-ci aux troupes qu'ils commandaient. Le général de cavalerie, Jean Spork, qui ne savait ni lire ni écrire, mais que son héroïque bravoure faisait comparer à l'Ajax d'Homère', se prosterna à terre la tête nue et dit à haute voix : « Puis sant généralissime qui es là-haut, si tu ne veux pas secourir en ce jour les chrétiens, tes enfans, du moins ne viens pas en aide à ces chiens d'Ottomans, et tout à l'heure tu riras bien.»

Aussitôt on sonna la charge. Une immense acclamation s'éleva des rangs impériaux, et déconcerta les Turcs habitués eux-mêmes à terrifier l'ennemi en criant Allah! A l'aile droite, étaient placés les régimens de Spick, de Pio, de Tasso, de Schneidau, de Lorraine et de Rappach ; à l'aile gauche les Français, et au centre les troupes allemandes. Toute cette ligne, repliée en forme de croissant, attaque simultanément l'armée ennemie et la refoule dans la demi-lune formée par la courbe du fleuve. Janissaires, sipahis, Albanais sont précipités pêle-mêle dans les flots de la Raab. Plus de dix mille Turcs sont tués ou noyés, et dans ce nombre le gouverneur de Bosnie, Ismaïl Pascha [1], beau-frère du Sultan, l'aga des janissaires, celui des sipahis, trente agas et l'écuyer du grandvizir, enfin l'alaïbeg de Kanischa, Fethibegzadé, ce Garba, ce renégat hongrois, qui avait conduit l'armée turque à sa ruine et qui devait y être enveloppé. Le carnage dura jusqu'à quatre heures du soir. Trente mille cavaliers qui, sur l'autre bord du fleuve, étaient restés paisibles spectateurs du combat, prirent la fuite, abandonnant les quinze canons mis en batterie sur cette rive par ordre du grand-vizir. Ces canons et quarante drapeaux furent les trophées de la bataille. Les chrétiens recueillirent aussi une abondante moisson de harnais d'or et d'argent, de sabres et de poignards ornés de pierreries, de vêtemens et de coupes somptueuses, précieux souvenirs de la victoire. Le lendemain matin, Montecuccoli rendit grâces au Dieu des armées et à la Vierge sainte, et fit chanter solennellement l'hymne Seigneur, nous te louons! au lieu même où fut élevée la chapelle qui subsiste encore aujourd'hui, en commémoration de la victoire la plus signalée [IV] que les troupes chrétiennes eussent remportée sur les Turcs depuis trois cents ans; et si le champ de bataille où les Serviens et les Hongrois furent vaincus par l'armée ottomane, trois cents années auparavant [v], a été appelé la défaite des Serviens, la plaine de Saint-Gotthard, aux bords de la Raab, peut bien aussi à juste titre être surnommée la déroute des Turcs; il faut remarquer également que le nom de la mère de Dieu fut mêlé à chacune des deux actions. La chapelle de Mariazell a été fondée après l'échec essuyé par les Turcs sur les rives de la Marizza, et Montecuccoli remercia la sainte Vierge après la victoire de Saint-Gotthard. C'est de la bataille de Keretztes que datent les séditions et les troubles intérieurs qui hâtèrent la décadence de l'empire ottoman, et c'est après la bataille de la Raab que s'ouvrit cette guerre contre Venise, la Pologne, la Russie, reprise et continuée dix-sept ans contre l'Autriche, et à laquelle mit un terme la paix de Carlowitz qui marqua le dépérissement de l'empire ottoman. Cette bataille mémorable, sinon par le nombre des morts et par ses résultats, car la paix qui s'ensuivit ne changea presque rien à la face des affaires, mais parce qu'elle mit un terme aux succès des Turcs contre les chrétiens, fut livrée le 1er août, c'est-à-dire, le même jour que les deux célèbres batailles navales d'Actium et d'Aboukir.

Après sa défaite, le grand-vizir était venu camper à Vasvar ou Eisenbourg où il signa, le 10 août 1664, un traité de paix en dix articles; trois jours après, expéditions de ce traité furent mystérieusement échangés en attendant que sa ratification par l'Empereur terminât les hostilités. Cette paix n'était rien moins qu'un renouvellement de celle de Sitvatorok, dont le grand-vizir n'avait pas voulu entendre parler. La Transylvanie devait être évacuée aussi bien par les troupes impériales que par celles de la Porte. Apafy, reconnu en qualité de prince de Transylvanie par l'Empereur et par le Sultan, devait payer à ce dernier le tribut habituel. Quant aux sept palatinats hongrois compris entre la Theiss et la Transylvanie, il devait en revenir trois à l'Empereur, et la Porte s'en réservait quatre enlevés à Rakoczy. Novigrad et Neuhæusel restaient entre les mains du Sultan, et Szekelhyd au pouvoir de l'empereur. Ce dernier était libre de fortifier en retour Lewenz, Schinta, Guta, Neutra, et d'élever une forteresse sur la Waag entre ces deux dernières villes. Les habitans du pays qui s'étend sur les rives de la Gran et de la Waag, depuis Neutra jusqu'à la March, et les heiduques libres ne devaient pas être forcés de reconnaître la souveraineté ottomane, et les incursions devaient cesser de part et d'autre. Il était défendu à l'Autriche de relever Neu-Serinwar, et la paix devait être ratifiée par un échange d'ambassadeurs et de présens dont la valeur serait au moins de deux cent mille florins 1. Toutes les clauses des précédens traités qui n'étaient point abrogées par celui de Vasvar continuaient d'être obligatoires. En résumé et malgré la brillante victoire de Saint-Gotthard, cette paix fut beaucoup plus avantageuse à la Porte qu'à l'Autriche, car elle enlevait à cette dernière puissance non seulement Serinwar, objet de la guerre, mais l'importante forteresse d'Ujwar, une des clefs du royaume de Hongrie.

Le grand-vizir s'était porté à Neuhæusel d'où il comptait se diriger sur Neutra, lorsqu'il reçut de Vienne la ratification du traité (27 septembre 1664); force lui fut de ramener ses troupes dans leurs quartiers d'hiver. Reninger, qui lui remit en audience, solennelle une expédition du traité approuvée par l'Empereur, reçut en présent une fourrure d'honneur et un cheval richement harnaché 1. Ce fut le kapidji Yousouf qui porta à Vienne, accompagné d'une suite nombreuse, l'autre copie du traité également ratifiée par le Sultan 2.

Vers la fin d'octobre, le grand-vizir leva le camp, et établit son quartier d'hiver à Belgrade (22 octobre 16641er rebioul - akhir 1075). Le fils du tatarkhan reçut une fourrure de zibeline, un sabre et un carquois d'or. Les Tatares avaient rendu de grands services à l'armée ottomane, surtout pendant le trajet de Saint-Gotthard à Stouhlweissenbourg, où ils avaient attelé plusieurs centaines de chevaux aux canons, sur le point de rester enfouis dans les marais. Le grandvizir leur fit distribuer deux mille écus au lion. D'Ofen, la tête du beglerbeg d’Adana, Tschatrapatraoghli AliPascha, fut envoyée à Constantinople; le gouvernement de cette ville fut confié à Gourdji MohammedPascha, et celui de Haleb à son prédécesseur Housein.

Lorsqu'on apprit à Andrinople que le grand-vizir était aux bords de la Raab, le Sultan décida que la ville serait illuminée pendant une semaine; mais le troisième jour, on apprit la défaite de Saint-Gotthard, qui mit un terme aux réjouissances.

Le Sultan n'en continua pas moins à tuer le temps par mille fantaisies et à satisfaire son goût pour la chasse. Un jour qu'il se livrait à cet exercice aux environs du village de Tscholmek ', au lieu de bêtes fauves, il trouva des cadavres sur son passage, et enleva au bostandji-baschi d'Andrinople le titre de surintendant des forêts dont il était revêtu. Deux chefs de brigands anatoliens, Kemantschedjoghli et BerzendjiArab, furent saisis et amenés à Andrinople; on leur introduisit des torches allumées entre la peau et la chair, et ils furent ainsi brûlés vifs.

Aussitôt après la conclusion du traité de Vasvar, le grand-vizir s'empressa de l'envoyer à Constantinople où il fut ratifié sur-le-champ. Pour effacer le souvenir du désastre qui avait terminé la campagne, une partie de chasse fut projetée aux environs de Yanboli; le kaïmakam Kara Moustafa, beau-frère du grand-vizir, fut choisi pour accompagner le Sultan dans cette excursion: en son absence, les fonctions de kaïmakam furent confiées au vizir Yousouf. Comme l'histoire ottomane, et particulièrement celle de Mohammed IV, qui, en sa qualité de chasseur intrépide, marcha sur les traces de son aïeul Bayezid Yildirim, enregistre les parties de chasse du Sultan avec le même soin que s'il s'agissait de campagnes véritables, qu'il nous soit permis de suivre Mohammed à celle de Yanboli: car notre but n'est point de faire assister le lecteur à la destruction des bêtes fauves, mais de faire avec lui une reconnaissance géographique aux bords de la Toundja.

Le Sultan sortit d'Andrinople par la porte Tekké : le kaïmakam et le moufti l'accompagnèrent jusqu'à Taschlik, où il les congédia après leur avoir donné des vêtemens d'honneur. Il passa la première nuit à Tschoelmekkoï (26 octobre 1664-5 rebioul-akhir 1075), dans son nouveau palais, et les trois autres à Degirmenderesi, à Kizilaghadj-Yenidjé et à Fündüklü; là, onze têtes de brigands anatoliens, appartenant à la bande de Siwriboulouk baschi, roulèrent devant la tente impériale. Le quatrième jour (30 octobre 1664- 9 rebioul-akhir 1075), il descendit à Yanboli au seraï des princes tatares, qui y étaient gardés en ôtage, et du reste honorablement traités; ils en sortaient pour monter sur le trône de Crimée, et revenaient y chercher un asile après leur déchéance. A Yanboli, le Sultan se montra à la fois humain et rigoureux, en ce sens qu'il fit remettre cinq mille aspres à un pauvre homme dont la maison venait d'être incendiée, et fit pendre, malgré l'intercession du kaïmakam, un valet d'écurie pour quelques brutalités envers les animaux confiés à ses soins. 

« Tu es vizir, dit-il au kaïmakam, et la prière d'un vizir est toujours exaucée; mais aujourd'hui, par Dieu! elle ne le sera pas. » 

Le grand-vizir lui ayant annoncé qu'il se rendait au quartier d'hiver de Belgrade, il lui adressa une lettre de sa main avec une fourrure et un sabre d'honneur. Le sixième jour qui suivit son arrivée à Yanboli (6 novembre 1664), comme il s'amusait à voir ses pages lancer le djirid, le kaïmakam lui annonça que les têtes des brigands qui désolaient l'Asie-Mineure et avaient pour chef Kourd Hasan, venaient de lui être expédiées des environs d'Yenischehr: en récompense, il donna des kaftans au porteur.

Quatre jours après (10 novembre 1664), commença la grande battue dans les landes de Taousli, où le Sultan, après avoir prolongé son excursion jusqu'à Ismila, revint le soir en chassant. Le kaïmakam, qui avait été assez heureux pour l'accompagner, reçut une peau de zibeline et prit place au banquet impérial (12 novembre 1664). Le surlendemain, le Sultan partit pendant la nuit, avant le lever de la lune, au son des trompettes et des timbales, fit la prière du matin à Seïrandjik et alla se baigner dans les eaux thermales d'Aïdos. Après avoir exploré tout le pays, il revint à Yanboli (19 novembre 1664-29 rebioul-akhir 1075). Là, il condamna le kiaya du seraï à recevoir mille coups de bâton sur la plante des pieds. Cette sévérité inusitée du Sultan doit être attribuée à l'exaspération qui s'empara de lui, en apprenant que, sans autorisation, le kiaya avait osé chasser pour son propre compte.

Le lendemain, le kaïmakam lui apprit que le moutesellim de Selefké s'était emparé du fameux chef de bande Erdehanoghli, et le lui avait envoyé avec un autre brigand le supplice fut remis au lendemain (20 novembre 1664). Le Sultan voulut y assister. Dans cette exécution la peau du malheureux Erdehanoghli fut tailladée en tous sens; on lui introduisit au défaut de l'épaule des torches auxquelles on mit ensuite le feu. Son compagnon allait éprouver le même sort, lorsque le kaïmakam protesta de son innocence; car, dit-il, Erdehanoghli lui-même avait déclaré que, le jour où il fut pris, cet homme qu'il ne connaissait nullement lui avait été amené de force. Le Sultan ordonna qu'il fût conduit à Andrinople, et tenu sous bonne garde jusqu'à ce qu'un fetwa du moufti eût fait connaître s'il n'y avait pas lieu d'exécuter un homme trouvé en compagnie d'un brigand (21 novembre 1664). Il fit la prière du vendredi dans la mosquée de Seïrandjik, œuvre de Souleïman-le-Grand. Le jour d'après, il chassa à Sarikiz, et enfin, après une chasse de vingt-cinq jours aux environs de Yanboli et cinq haltes nocturnes à Osmanli, Pascha-Kœyi, Dérékœyi, et à Kara Hanzalü, il se rendit à Kirkkilisé. Comme la mosquée de ce lieu, constituée wakf (fonds religieux), tombait en ruines, il recommanda au kizlaraga de veiller plus attentivement à son entretien, et il la pourvut de tapis, de lampes et de candélabres. Ce fut là que le nouveau favori, Moustafa, lui offrit deux magnifiques coursiers arabes et un troisième de race différente, tous richement harnachés: il reçut en échange une peau de zibeline et un simple kaftan.

De retour à Andrinople (24 novembre 1664 5 djemazioul-ewwel 1075), le premier acte du Sultan fut de nommer, sur la proposition du grand-vizir, Kara Mohammedaga, l'ancien odabaschi des bostandjis, ambassadeur à Vienne et beglerbeg de Roumilie: il lui accorda en même temps une somme de huit cent mille aspres pour l'aider à soutenir l'éclat de son rang. Le nouveau diplomate fut admis à baiser la main du Sultan' et reçut l'ordre de partir immédiatement (30 janvier 1665 13 redjeb 1075). Il fut chargé de remettre en présent à l'empereur un panache de héron avec une aigrette en diamans, une grande tente soutenue par un seul pilier, vingt tapis, dont cinq de Perse, cent pièces de mousseline, quatrevingts pièces d'étoffe, deux livres et demie d'ambre, douze chevaux de main, et deux autres avec tout le harnachement usité aux galas du diwan. La suite se composait de cent cinquante personnes, dont cinquante fonctionnaires.


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