La Conjuration des Magnats Hongrois (1664-1671)

By Jean Bérenger

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Nous sommes en présence du premier grand complot organisé par la classe politique hongroise depuis l'élection d'un roi Habsbourg en 1527. Non que les rapports austro-hongrois aient été idylliques jusqu'alors, mais les mécanismes constitutionnels avaient fonctionné et les crises, comme la révolte d'Etienne Bocskay en 1604 avaient pris la forme plus classique d'une révolte contre le pouvoir des Habsbourg et le gouvernement légitime du pays. En 1664, au contraire, tous les membres de l'exécutif s'unissent contre le roi légitime Leopold Ier, afin de le détrôner et de lui substituer soit un roi national, soit le représentant d'une autre dynastie. Avant d'analyser les buts et les composantes de la conjuration, il nous paraît cependant nécessaire d'évoquer la situation particulière du royaume de Hongrie dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ainsi que les principes fondamentaux du droit public hongrois, ainsi que les principales sources d'opposition entre la Cour de Vienne, qui défendait les intérêts de l'ensemble de la Monarchie et la noblesse hongroise, qui défendait les privilèges du pays. 

La «Hongrie historique», couvrait une superficie de 350.000 km2 et s'étendait de l'Adriatique à la frontière russe et de la Pologne à Belgrade. Elle comprenait, outre la Hongrie actuelle, la Slovaquie, appelée alors Haute-Hongrie, l'Ukraine subcarpatique, la Transylvanie, aujourd'hui roumaine, l'actuel Burgenland autrichien, la Croatie, la Slavonie et quelques cantons de Dalmatie. Mais jusque dans les années 1680, la grande plaine était occupée par les Turcs et la capitale historique, Bude, était le siège d'un pachalik ottoman. En conséquence, le royaume de Hongrie était dominé par trois réalités : d'une part l'occupation ottomane créait des conditions de vie très particulières dans la grande plaine et rendait nécessaire une zone de confins militaires destinés à prévenir les incursions ottomanes. D'autre part la Transylvanie est, jusqu'en 1689, une principauté autonome, vassale de la Porte, mais gouvernée par un prince élu par la Diète du pays; il s'agit en fait d'un aristocrate hongrois possessioné en Transylvanie. Enfin la noblesse hongroise, en majorité protestante, est très jalouse de ses privilèges constitutionnels, ce qui crée un conflit permanent avec les Habsbourg. Ce vaste royaume, provisoirement divisé, possédait un véritable droit public, exposé en 1516 par le juriste Etienne Werböczi, régulièrement réédité(1). 

1 Istvan Werböczi, Inclyti regni Hungariae juris consuetudinarii tripartitum Opus (appelé communément Opus tripartitum), lre édition, Vienne, 1516. Nous utilisons l'édition bilingue (latin/hongrois) de Kolozsvar, 1698.

La Diète hongroise, à partir de la session de 1608 revêt le caractère d'un Parlement bicameral, comprenant une Chambre des magnats, où siègent les personnalités invitées personnellement par le roi et une chambre des régnicoles, où ne viennent que des représentants élus d'un certain nombre de corps constitués (comitats, chapitres, magistrats municipaux). La Diète est la représentation de la nation nobiliaire, qui, au XVIIe siècle s'identifie à la nation hongroise, les «Status et Ordines» (États et Ordres), au nombre de quatre : les prélats, l'aristocratie, la noblesse et les villes royales. 

Le clergé catholique a beaucoup souffert de la conquête turque et de la réforme protestante. Depuis 1540, les grands seigneurs se sont appropriés la majeure partie des revenus ecclésiastiques, tandis que, dans la grande plaine, le sultan distribuait ses terres à des timariotes, l'administration ottomane ne tolérant plus que la présence des ordres mendiants. La majeure partie des «régnicoles» appartenait soit à la Confession d'Augsbourg ou luthéranisme (Allemands, Slovaques et quelques Hongrois) soit à la Confession helvétique ou calvinisme, (seigneurs et paysans hongrois). Les 19 archevêques et évêques catholiques étaient nommés par le roi, le pape ne pouvant que confirmer la proposition royale. Si l'épiscopat représentait une force politique réelle, toute dévouée aux Habsbourg, il était dans une situation économique très précaire, car la plupart des évêques, dépourvus de revenus propres, vivaient de pensions royales. C'est pourquoi les évêques étaient de fervents partisans de la Contreréforme et de la Maison d'Autriche. L'ordre des barons et magnats, numériquement faible, mais économiquement et politiquement très puissant, constitue en fait le premier ordre du royaume. Selon le droit d'État hongrois, le roi (l'empereur n'est que roi en Hongrie) doit gouverner avec l'aide des barones, les grands officiers de la Couronne qui, depuis 1536, se sont installés à Presbourg. Ils tiennent leur pouvoir de la Diète qui les a élus et constituent le gouvernement du royaume. Outre le chancelier, qui est traditionnellement un évêque et réside auprès du roi à Vienne, le conseil comprend le palatin, véritable vice-roi, chef de l'armée et du gouvernement, le Grand Juge, le trésorier, le procureur général etc. À côté des barons, il y a les simples magnats, c'est-à-dire les membres des grandes familles aristocratiques, qui constituent la Chambre haute, où siègent également les évêques et les abbés chefs d'ordre. Quant aux ministres des Églises protestantes, ils n'ont pas leur place dans le système traditionnel des Ordres et ne sont pas représentés; ils n'en constituent pas moins une force politique importante, dans la mesure où ils sont capables de mobiliser l'opinion contre les Habsbourg. 

Le troisième ordre est constitué par la noblesse non titrée, élément nombreux mais composite allant des gentilshommes bene possessionati de la moyenne noblesse aux simples hommes libres (armalistae). L'ensemble représente au maximum 3 à 5% de la population totale de la Hongrie. Les simples gentilshommes n'en sont pas moins membra Coronae et Status Regni et constituent le groupe le plus original de la société hongroise, très attaché à l'indépendance nationale, qu'il est prêt à défendre par tous les moyens y compris par l'insurrection armée, conformément à l'article 7 de la bulle d'or d'André II de 1222. Les nobles sont soumis à la juridiction de leurs pairs dans le comitat, la structure politique administrative et judiciaire qui régit chaque département. Ils sont représentés à la Diète par deux députés élus dans chaque comitat. On peut considérer que ces nobles constituaient au XVIIe siècle l'épine dorsale du corps politique hongrois, car leur fonction politique est triple. À l'échelon local, les gentilshommes sont les maîtres de la seigneurie (hongrois «uriszek»), cellule politique, économique et sociale fondamentale. À l'échelon départemental (on peut traduire le hongrois «varmegye» ou le latin «comitatus» soit par comitat, soit par département), les gentilshommes les plus riches, les «bene possessionati», qui possèdent un ou plusieurs villages monopolisent les fonctions administratives, tandis que le roi ne dispose d'aucun officier lui obéissant directement. À l'échelon national, ce pouvoir se traduit par la domination de la chambre des régnicoles, où la moyenne noblesse dispose de 64 députés sur une centaine de représentants élus. Les députés des comitats sont en outre soumis aux contraintes du mandat impératif. 

La noblesse des comitats possède en outre une véritable culture politique, qui s'oppose à celle de la Cour de Vienne, voire à celle de quelques magnats cosmopolites, encore rares au XVIIe siècle. Si le gentilhomme hongrois ne maîtrise pas toujours le latin, il sait lire le hongrois et ses deux livres fondamentaux sont la Bible et la coutume de Hongrie de Werböczi. Il connaît aussi le Corpus juris Hungarici. Enfin la noblesse hongroise est aussi une noblesse militaire à la fois par idéal social et par nécessité. La présence des Turcs dans la Grande Plaine et la multiplication des raids ottomans dans la Hongrie royale même en temps de trêve entre les deux Empires, sont là pour lui rappeler les nécessités du métier des armes. Si les magnats possèdent souvent une armée privée pour combattre les Turcs, la noblesse peut être mobilisée sur un simple vote de la Diète c'est Yinsurrectio, l'équivalent de la levée du ban et de l'arrière-ban en France. Les Ordres sont donc capables de résister par les armes aux mesures que le roi serait tenté de leur imposer par la violence, en faisant occuper le territoire hongrois par ses propres régiments, considérés par les Hongrois comme des troupes étrangères. 

Quatrième et dernier Ordre du royaume, les villes libres et royales représentent une population totale d'environ 50.000 habitants, bien inférieure à la population noble. La Hongrie, faiblement urbanisée, compte néanmoins une série de cités, fortes de 3 à 5.000 habitants, entourées de remparts et dotées de l'autonomie la plus complète. À l'origine, ces cités étaient peuplées de bourgeois allemands, qui se considèrent comme des «régnicoles» face aux Allemands d'Autriche qu'ils considèrent comme des étrangers. Ces Hongrois germanophones renoncent parfois même à l'allemand comme à Kassa (aujourd'hui Kosice), en Hongrie orientale. De toute façon, ces cités, généralement luthériennes, ont tout à craindre de l'ingérence des autorités de Vienne. Elles servent de force d'appoint aux députés de la noblesse. 

Enfin la nation nobiliaire domine plus ou moins les pays annexés au royaume de Hongrie, Transylvanie et Croatie-Slavonie-Dalmatie. En Transylvanie, un magnat hongrois protestant, élu à vie par la Diète locale, mène une politique indépendante de Vienne et de Constantinople. À l'extrémité occidentale de la Hongrie, les Croates, Slaves catholiques, ont également conservé leur autonomie depuis la réunion de leur pays à la Hongrie en 1102. La noblesse croate est représentée à la Diète du pays (Sabor), qui se réunit chaque année à Zagreb; elle envoie des députés à la Diète de Hongrie et le pays est gouverné par un ban, nommé par le roi, qui le choisit généralement parmi les magnats possessionés en Slavonie : ainsi le comte Nicolas Zrinyi fut ban de Croatie et son frère Pierre lui succéda après sa mort en 1664 (2).

2 Pour tout cet exposé voir J. Bérenger, L'idée de nation dans la Hongrie du XVIIe siècle, dans XVIIe siècle, L'idée de nation en Europe au XVIIe siècle, 1992/3, p. 345-361.

L'opposition politique marque les rapports entre la nation nobiliaire et les Habsbourg depuis l'élection de Ferdinand Ier en 1526, mais la Diète n'est pour les Hongrois qu'un des moyens du combat politique face à la Maison d'Autriche qui veut imposer, de manière insidieuse, une intégration du royaume dans la monarchie autrichienne. Us sont particulièrement intransigeants en ce qui concerne les libertés confessionnelles mais aussi l'autonomie administrative, les privilèges fiscaux et, en dépit du péril turc, de l'autonomie en matière militaire. 

Les revendications traditionnelles étaient bien exposées dans le «diplôme royal» de 1655, accepté par Leopold Ier au moment de son élection (3). Celui-ci s'engageait à respecter les termes de la paix de Vienne de 1606, le diplôme royal de Mathias de 1609 et les lois votées en 1622 au début du règne de Ferdinand II, ainsi que la paix de religion conclue à Linz en 1645 (art. 1). Il s'engageait à recevoir les doléances des Ordres et à réunir les États tous les trois ans (art. 2). Il promettait de ne traiter les affaires hongroises qu'avec des Hongrois ou au moins de consulter ces derniers sur toutes les affaires concernant le royaume (art. 3). De ne donner le commandement des forteresses de la frontière militaire hungaro-turque qu'à des régnicoles (art. 4). De n'exercer la justice que par l'intermédiaire des Judicia Octavalia (tribunaux composés exclusivement de représentants des Ordres (art. 5). De maintenir la liberté religieuse et d'autoriser le libre exercice des trois cultes pour les Ordres sur leurs terres, ainsi que sur les domaines royaux conformément aux stipulations de la paix de Vienne de 1606 (art. 6). De respecter les conditions antérieures concernant l'élection et les attributions du palatin (art. 7). De pourvoir à l'entretien de la frontière militaire, en hommes et en argent (art. 8). De maintenir les privilèges des villes royales et des villes minières (art.). De ne pas laisser emmener la couronne hors du royaume et de la faire garder par des personnes des deux religions (art. 10). De mieux définir les limites du royaume avec la Pologne, la Silésie, la Moravie, l'Autriche et la Styrie (art. 11); de maintenir les traités conclus avec la Bohême et la Transylvanie (art. 12). De ne pas introduire de soldats étrangers dans le pays (art. 13). De réincorporer dans le territoire du royaume des seigneuries comme celle d'Eisenstadt ou de Forchenstein (actuel Burgenland autrichien), appartenant aux Esterhazy (art. 14). De soustraire à la juridiction polonaise les treize châteaux de la Zips (art. 15). De maintenir les privilèges des haïdouques (art. 16). Et, finalement, de ne pas s'immiscer dans l'administration du royaume (art. 17). 

3 Diploma régis de 1655, cité dans J. Bérenger, Les Gravamina. Doléances de la Diète hongroise 1655-1681, Paris, 1973, p. 67.

Si les divergences d'interprétation de la constitution coutumière ou droit d'État dominent les relations austro-hongroises depuis 1527, le conflit religieux est particulièrement grave au XVIIe siècle et c'est lui, qui, à vrai dire, empoisonne les relations entre les Habsbourg et la nation hongroise. Depuis la paix de Vienne de 1606 où les confessions luthériennes et réformées ont obtenu un statut légal les mettant sur un pied d'égalité avec la religion catholique, cette dernière a regagné une partie des positions perdues au siècle précédent, en particulier grâce à l'action des Jésuites et du cardinal Pazmany. Vers 1660, le roi pouvait à nouveau s'appuyer sur un parti catholique puissant, en particulier à la chambre haute, car de nombreux magnats sous l'influence du cardinal Pazmany et des Jésuites, s'étaient convertis au catholicisme. Le but de la maison d'Autriche était d'obtenir le retour de la nation hongroise à la religion de ses pères, afin de rétablir l'unité religieuse de la monarchie autrichienne. On espérait à Vienne s'assurer ainsi la fidélité des Hongrois, car on croyait que les protestants étaient surtout des rebelles, alors que les catholiques seraient des sujets fidèles de la Maison d'Autriche. Résultat: les protestants n'en étaient que plus attachés à leurs privilèges confessionnels et combattaient les Habsbourg par tous les moyens légaux, afin de conserver les acquis de la paix de Vienne de 1606. 

Une troisième source de conflit entre les Habsbourg et leurs sujets hongrois est l'attitude à l'égard de l'Empire ottoman. Doit-on se contenter du statu quo ou doit-on entreprendre la reconquête de la Hongrie, en profitant d'une décadence supposée de l'Empire ottoman à cette date? La question fait l'objet d'un vaste débat après la conclusion de la paix de Münster. L'empereur, débarrassé du conflit en Allemagne n'aurait-il pas dû se retourner contre «l'ennemi héréditaire du nom chrétien», le Turc? On savait que celui-ci se débattait dans de graves difficultés (crise économique, révolte des janissaires, révolution de palais à Constantinople) qui accréditaient déjà la thèse de l'homme malade, à laquelle souscrivaient la plupart des gouvernements sur la foi de renseignements et d’analyses superficiels. Même si la Sublime Porte respectait les trêves régulièrement renouvelées depuis la paix de Zsitva Torok, elle autorisait les raids en profondeur à l'intérieur de la Hongrie royale, afin d'élargir la zone tributaire et l'insécurité permanente provoquait le mécontentement des Hongrois (4). 

4 Doléances de la Diète de 1655 et de 1659, J. Bérenger, Les Gravamina, op. cit., p. 103-161 et 168-222.

Devant les hésitations de la Cour de Vienne, il s'est constitué un parti national hongrois, qui a fait taire les oppositions confessionnelles et qui est dirigé par le ban de Croatie, Nicolas Zrinyi. Les grands officiers du royaume c'est-à-dire par le  gouvernement légal de Presbourg, qui, à partir de l'automne 1664, a comploté contre le roi et les autorités de Vienne. Les principaux chefs sont en effet le palatin lui-même, le comte François Wesselényi, élu lors de la session de la Diète de 1655, le grand Juge le comte François Nadasdy, le ban de Croatie, le comte Nicolas Zrinyi, le général de la frontière Frangepani, le comte François Rakoczi, fils d'un prince de Transylvanie et probablement, à cette date, le magnat le plus fortuné. Mais le fait le plus grave est peut-être que Georges Lippai, primat de Hongrie et troisième dignitaire du royaume après le roi et le palatin, se soit rallié à la conjuration, dont Grémonville, résident français à Vienne, nous dit «qu'il manifestait une grande haine pour la Maison d'Autriche et beaucoup de zèle pour la cause nationale». Or l'épiscopat hongrois était jusqu'alors le soutien le plus sûr de la Maison d'Autriche et de sa politique dans la Hongrie royale. À vrai dire, seuls quelques rares prélats comme Kollonich, se désolidarisèrent du reste de la nation et soutinrent les Habsbourg d'une manière inconditionnelle dans l'intérêt du catholicisme et de la Contre-réforme. Leur argumentation s'appuyait d'ailleurs sur une autre interprétation de l'idée nationale : la Hongrie était, depuis saint Etienne, un royaume chrétien et un «roi apostolique» ne peut souffrir l'hérésie. Ce thème fut développé par le prélat Georges Barsony, en 1671, après l'échec de la Conjuration des magnats, dans son traité Veritas toti mundo declorata, destiné à justifier la politique de répression de la Cour de Vienne après la Conjuration des magnats (5). 

5 Georges Barsony, Veritas toti mundo declorata, 1 vol. in 12, Sopron, 1671.

Le but de la conjuration était en effet de rétablir l'indépendance du pays, qui avait été aliénée au XVIe siècle à la suite de la défaite de l'armée féodale devant les Ottomans à Mohacs, en 1526. Ce désastre avait provoqué la mort du jeune roi Louis II Jagellon sur le champ de bataille; récemment marié à Marie de Habsbourg, sœur de Charles-Quint et de l'archiduc Ferdinand. Il avait fallu procéder à une élection pour lui donner un successeur et une partie de la noblesse s'était ralliée à la candidature de Ferdinand, qui fut élu au début de 1527. On espérait que le jeune prince, qui venait d'être élu roi de Bohême, qui gouvernait les pays héréditaires de la Maison d'Autriche et qui gérait les affaires allemandes au nom de l'empereur son frère, apporterait le soutien militaire et financier du Saint-Empire, et qu'il constituerait, avec ses diverses couronnes, une puissance non négligeable face à la menace ottomane. D'autres Hongrois se rallièrent à la candidature d'un magnat, Jean Zapolya, gouverneur de Transylvanie, dont l'attitude à Mohacs ressemblait fort à une trahison délibérée et qui, par la suite, s'appuya sur Soliman le Magnifique. Ainsi se constituèrent dès cette époque deux partis politiques qui devaient dominer la vie politique hongroise durant plusieurs siècles. Après 1650, la noblesse veut libérer de l'occupation  ottomane et de la tutelle des Habsbourg c'est-à-dire engager une lutte sur deux fronts, dans la mesure où la maison d'Autriche se désintéresse des affaires d'Europe centrale afin de régler au mieux la succession d'Espagne, qui est dès ce moment le problème central de la politique européenne.

Le théoricien le plus explicite du mouvement en faveur de la monarchie nationale fut le ban de Croatie, Nicolas Zrinyi, qui fut ensuite l'initiateur de la conjuration. Il a laissé un important corpus en vers et en prose, qui fait de lui un des grands classiques de la littérature hongroise(6); en particulier son épopée «Obsidio Szigetiana» célèbre la mort héroïque de son ancêtre Nicolas Zrinyi, capitaine de la frontière de Slavonie, qui défendit la place de Szigetvar en 1566 contre l'armée de Soliman le Magnifique; Zrinyi et ses hommes furent tués dans une sortie désespérée, mais l'armée ottomane n'alla pas plus loin et Sélim II, le successeur de Soliman, négocia une paix de compromis (traité d'Andrinople, 1568), qui consacrait le partage de la Hongrie historique. Le sacrifice de Nicolas Zrinyi l'Ancien et de ses hommes était plus qu'une glorieuse défaite, c'était un succès stratégique à mettre à l'actif de la nation hongroise (et de la nation croate). 

6 Toutes les œuvres citées ont été publiées par Arpad Marko, GrofZrinyi Miklos prozai munkai, Budapest, 1939, p. 68-88. 


Zrinyi souhaitait une réforme militaire, inspirée de la modernisation des armées durant la guerre de trente ans, mais adaptée à la guerre contre le Turc (Tabori kis trakta). Écarté de l'office de palatin par la Cour de Vienne et la Diète de 1655, qui lui préférèrent François Wesselényi, jugé plus loyal, il dut se contenter du poste de ban de Croatie et il poursuivit son action en faveur de la restauration de la monarchie nationale, qui avait fait la grandeur de la Hongrie sous Mathias Corvin (1458-1490), thèse qu'il défendit dans un «essai biographique sur le roi Mathias»(7). Dans son dernier pamphlet «Remède contre l'opium turc»(8), que l'on pourrait résumer dans la formule «Aide-toi, le Ciel t'aidera», il défend une double thèse : pour se libérer de l'occupation ottomane, il constate avec lucidité que la Hongrie n'a rien à attendre de l'Europe, parce qu'aucune puissance européenne n'y a véritablement son intérêt; qu'en particulier les Habsbourg, préoccupés par la future succession d'Espagne, n'ont rien à gagner à la guerre contre le Turc; et qu'elle doit trouver en elle-même les forces qui permettront de chasser l'occupant turc. Il essaie d'inculquer à ses compatriotes les principes de la philosophie néo-stoïcienne, en particulier dans son ouvrage «le preux lieutenant» (Vitez hadnagy)9 mais il sait que les Hongrois sont fantasques, inconstants, indisciplinés.

7 Matyas kiraly eletérol vaio élkélmedések, édition A. Marko, p. 230-265. 

8 A Török Afium eilen vaio orvossag, édition A. Marko, p. 273-300. Texte publié par J. Bérenger, Guerre et paix dans l'Europe du XVIIe siècle, t. III, Paris, 1991, p. 50-54, original hongrois, traduction française de Danielle Rosenthal, archiviste paléographe. 

Devant les hésitations de la Cour de Vienne, un parti national hongrois, dirigé par le ban de Croatie, Nicolas Zrinyi, s'est constitué peu à peu, mettant fin aux oppositions confessionnelles, qui dominaient la vie politique dans les années 1630-650. Les grands officiers du royaume, c'est-à-dire le gouvernement légal de Presbourg, ont, à partir de l'automne 1664, comploté contre le roi et les autorités de Vienne. Les principaux chefs de la conjuration n'étaient autres que le palatin lui-même, le comte François Wesselényi, élu lors de la session de la Diète de 1655, le grand Juge, le comte François Nadasdy, le ban de Croatie, le comte Nicolas Zrinyi, le général de la frontière Frangepani, le comte François Rakoczi, fils d'un prince de Transylvanie et probablement, à cette date, le magnat le plus fortuné, mais le fait le plus grave était peut-être le ralliement du primat de Hongrie, Georges Lippai, dont Grémonville, résident français à Vienne, nous dit «qu'il manifestait une grande haine pour la Maison d'Autriche et beaucoup de zèle pour la cause nationale». Or l'épiscopat hongrois était jusqu'alors le soutien le plus sûr de la Maison d'Autriche et de sa politique dans la Hongrie royale. À vrai dire, seuls quelques rares prélats, comme le futur cardinal Kollonich, soutinrent les Habsbourg d'une manière inconditionnelle dans l'intérêt du catholicisme et de la Contre-réforme. Leur argumentation s'appuyait sur une autre interprétation de l'idée nationale : la Hongrie étant, depuis saint Etienne, un royaume chrétien, un «roi apostolique» ne pouvait souffrir l'hérésie. Ce thème fut développé par le prélat Georges Barsony, en 1671, après l'échec de la Conjuration des magnats, dans le pamphlet Veritas toti mundo declorata, destiné à justifier la politique de répression de la Cour de Vienne. 

Le véritable révélateur de toutes ces tendances et de toutes ces frustrations fut la guerre austro-turque, conséquence directe de la seconde guerre du Nord (1655-1660). Le prince de Transylvanie, Georges II Rakoczi, allié de la Suède depuis son avènement, se laissa séduire par les propositions alléchantes de Charles X Gustave, lorsque celui-ci attaqua la Pologne en 1655 et lui promit la couronne polonaise, à condition qu'il intervint militairement aux côtés des puissances protestantes coalisées (Suède et Brandebourg), mais comme il mena en Pologne en 1657 une armée de 50.000 hommes sans avoir demandé l'autorisation de son suzerain, le Grand Turc, la Sublime Porte réagit vigoureusement, en déclarant Rakoczi déchu et en lançant les Tatares contre l'armée transylvaine. Vaincu, Jean Kemény fut emmené en captivité avec 20.000 soldats, tandis que la Porte faisait élire un nouveau prince, François Redey. Rakoczi sollicita l'appui des Hongrois et de la Cour de Vienne, tandis qu’il constituait un parti à l'intérieur de la Transylvanie pour reconquérir son trône, ce qui provoqua l'intervention armée du pacha de Bude et le début de la guerre austro-turque, car les Hongrois demandèrent à la Cour de Vienne, lors de la session de la Diète de 1659, d'intervenir en Transylvanie. Le premier ministre de Leopold Ier, le prince Portia, était opposé à une intervention armée, parce que la guerre du Nord n'était pas encore terminée et que les forces autrichiennes lui paraissaient tout à fait insuffisantes pour affronter l'armée ottomane. Mais l'ensemble des conseillers hongrois insista, parce que Rakoczi était un régnicole et que la Transylvanie occupait une position stratégique garantissant la sécurité de la Hongrie royale. On constate dès ce moment l'union des magnats catholiques et protestants pour défendre la cause nationale; cette alliance, qui dépasse les oppositions confessionnelles, constituait d'ores et déjà le front anti-Habsbourg et antiturc, qui donna naissance à la Conjuration des magnats. En réponse à la proposition royale, la diète a offert la levée en masse (insurrectio) de tous les gentilshommes et d'une partie des paysans : en cas d'agression ottomane, le palatin mobiliserait tous les nobles en état de porter les armes, tandis que les régnicoles s'engageaient à approvisionner les magasins militaires; toutefois rien n'est prévu pour les Impériaux considérés comme troupes étrangères et l'on peut douter de l'efficacité d'une telle cohue de cavaliers face à l'armée professionnelle du Grand Turc. Mais personne ne s'était rendu compte qu'avec l'arrivée au pouvoir des vizirs albanais, l'Empire ottoman avait surmonté la grave crise politique des années cinquante, qui le faisait déjà passer pour «l'homme malade de l'Europe». Sous la férule du Grand Vizir Mehmet Köprülü, puis à partir de 1662, sous celle de son fils Achmet, l'Empire est gouverné d'une main ferme, les janissaires obéissent et la Porte mène à nouveau une politique étrangère agressive, à la foi en Crète contre Venise et en Europe orientale contre l'empereur. 

L'intervention ottomane en Transylvanie avait inquiété la cour de Vienne dès 1659 et la chute de Nagyvarad/Oradea en août 1660 décida l'empereur à intervenir militairement, mais les Impériaux vont connaître une série de déboires militaires. Leopold Ier mobilisa une armée en 1661, qu'il confia à Montecuccoli, mais au lieu de la laisser opérer sur le Danube, où elle jouissait d'un bon support logistique, il l'envoya en Transylvanie où, sans ravitaillement, elle fut bientôt décimée. En 1662, le Grand Vizir mobilisa tout le potentiel de l'Empire ottoman et il exigea la livraison de toutes les forteresses de Hongrie orientale; en 1663, Achmet Köprülü décida de tirer avantage des dissensions entre les Hongrois et de la faiblesse de l'armée impériale; il revint en Hongrie avec 70.000 hommes et mit le siège devant Neuhäusl, qui capitula en septembre 1663; or cette forteresse de la frontière militaire couvrait Presbourg et la Haute-Hongrie occidentale. Si les Turcs avaient exploité leur victoire, ils auraient pu marcher sur Vienne, où selon l'ambassadeur vénitien G. Sagredo, l'on avait entendu le sourd grondement du canon durant le siège de Neuhäusl. La panique fut à son comble dans la capitale autrichienne; l'empereur et les notables s'enfuirent en toute hâte et la Cour se réfugia à Linz. Ainsi renaissait le cauchemar turc en Europe centrale et Leopold Ier se décida à demander l'aide des États de  l'Empire et convoqua le Reichstag à Ratisbonne, où il se rendit en personne (10). Les princes d'Empire et la Ligue du Rhin lui accordèrent une aide militaire et mobilisèrent l'armée des Cercles pour la campagne de 1664, car, méfiant à l'égard de la gestion des finances de l'empereur, ils se refusaient à lui donner de l'argent dont ils ne contrôleraient pas l'usage. 

10 Georg Wagner, Das Türkenjahr 1664. Eine europäische Bewährung, 2 vol., Eisenstadt, 1964. 


En même temps, Zrinyi organisait une campagne d'hiver en Slavonic Le 30 décembre 1663, Nicolas Zrinyi écrit de Csaktornya en Slavonie au comte Paul Esterhazy, préfet du comitat de Sopron qu'il va rentrer en campagne contre les Turcs. Le 8 janvier 1664, Leopold Ier nomma Nicolas Zrinyi général des confins militaires. Le 21, celui-ci concentra troupes hongroises et allemandes devant Berzence (comitat de Somogy) et le 29 janvier, Zrinyi et ses soldats s'emparaient de Pécs, en Hongrie méridionale, puis le 2 février Zrinyi détruisait le pont d'Esseg, sur la Drave. Le 9 février 1664, Zrinyi ramenait ses troupes après avoir accompli un raid de 240 km à l'intérieur des lignes turques, tandis que le 12 février 1664, les Hongrois s'emparaient de Segesd (comitat de Somogy). Ces succès hongrois avaient relevé le moral des populations et, en détruisant le pont de bateaux sur la Save, contribua à retarder la marche du Grand Vizir au printemps 1664". 

La campagne de printemps lui apporta moins de satisfactions et provoqua même la brouille avec la cour de Vienne, qu'il accusa de ne l'avoir pas assez soutenu. Le 28 avril, les Hongrois de Zrinyi et les Impériaux du comte de Hohenlohe entreprenaient le siège de Kanisza, qui fut interrompu par la venue de l'armée ottomane. En effet, le 8 mai 1664, le Grand Vizir Achmet Köprülü, quittait Bel grade avec 40.000 hommes de bonnes troupes pour entrer en Hongrie. Le 14 mai, le Grand Vizir franchissait le pont d'Esseg reconstruit et le 2 juin 1664, il obligeait les alliés à lever le siège de Kanisza. Le 8 juin 1664, l'armée ottomane commençait le siège d'Ujzrinyivar, propriété de Nicolas Zrinyi. Si le 15 juin 1664 Montecuccoli marchait au secours d'Ujzrinyivar avec le gros de l'armée impériale, par prudence, il n'attaque pas les Turcs et le 30 juin, contre la volonté de Zrinyi, fit demi-tour, provoquant le 7 juillet 1664, la capitulation d'Ujzrinyivar. Zrinyi ne pardonna jamais à Montecuccoli ni à la cour de Vienne ce qu'il considérait comme une trahison; en conséquence, la cavalerie hongroise cessa de participer aux opérations jusqu'à la fin de la campagne et Zrinyi commença à négocier avec Louis XIV par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France à Venise, Pierre de Bonzi. La campagne de printemps en Slavonie devint l'un des éléments du contentieux austro-hongrois, l'autre étant la conclusion donnée à la victorieuse campagne d'été menée par les coalisés.

11 J. Bérenger, Un disciple hongrois de Turenne, le comte Nicolas Zrinyi (1620-1664), dans Turenne et l'art militaire, Actes du colloque international de 1975, Paris, 1978, p. 289-298. 

En effet, au début du mois de juillet, les contingents de la Ligue du Rhin arrivaient en Hongrie, apportant de substantiels renforts à la principale armée de l'empereur, placée sous le commandement de Montecuccoli, demeurée en Transdanubie, qui disposait désormais de forces suffisantes pour affronter le Grand Vizir. L'affrontement eut lieu au bord de la rivière Raab, à Sankt-Gotthard Moggersdorf, le 1er août 1664 et s'acheva par une éclatante victoire de l'armée chrétienne (Impériaux, contingents allemands commandés par Hohenlohe et corps expéditionnaire français commandé par le comte de Coligny) sur l'armée ottomane, qui battit en retraite, mais ne fut pas poursuivie, faute de cavalerie hongroise12. Le corps de bataille des janissaires ayant été taillé en pièces par le feu roulant de la mousqueterie allemande, de bons esprits ont estimé que la reconquête de la Grande Plaine aurait pu commencer dès 1664, 20 ans plus tôt qu'elle ne le fut réellement. Ce succès majeur avait été précédé, le 19 juillet 1664, par une victoire du général de Souches, qui avait battu l'armée du pacha de Neuhäusl devant Leva (Haute-Hongrie). 

12 G. E. Rinck, Leopolds des Grossen Leben und Thaten, Leipzig, 1708, t. II, p. 79-88. 


Or le conseil de l'empereur en décida autrement et, le 10 août 1664, le résident impérial à Constantinople, Simon Reninger, qui avait accompagné le Grand Vizir, signait à Vasvâr avec Achmet Köprülü une trêve de 20 ans, prévoyant la cession par l'empereur  des places conquises par les Ottomans depuis 1660 (Nagyvarad/ Oradea, Ersekujvar/Nove Zamky et d'Ujzrinyivar) et reconnaissant le protectorat de la Sublime Porte sur la Transylvanie, point de vue exprimé dans une correspondance du conseiller d'État Walter Leslie avec l'ambassadeur impérial à Venise, le comte Czernin : «L'empereur ne pouvait, dans la conjoncture présente, désirer des conditions plus honorables ni plus avantageuses; c'est vrai qu'on laisse aux Turcs la forteresse de Neuhäusl, mais cette condition est surabondamment compensée par les autres, puisqu'on restitue à Sa Majesté deux comitats de Haute-Hongrie qui avaient été âprement disputés et qui étaient aux mains des princes de Transylvanie depuis soixante ans. On laisse à Sa Majesté la faculté d'édifier de nouvelles forteresses pour remplacer Kanizsa et Neuhäusl et aux peuples de Transylvanie la liberté d'élire leur prince...»13. 

13 A. E. Paris et C. P. Autriche, t. 19 sup. f° 312-313, copie adressée par Grémonville à Lionne. 


Ce texte est un bel exemple de désinformation, puisque les victoires de la campagne 1664 n'avaient servi à rien si ce n'est à écarter momentanément le péril turc, jamais l'Empire ottoman n'était allé aussi loin au cœur de l'Europe centrale, car la cession définitive de Nagyvarad mettait la Transylvanie à la merci d'une invasion turque; piètre compensation, les Habsbourg étaient autorisés à construire une forteresse en face d'Ersekujvar et obtenaient des concessions de caractère commercial. En outre, la Cour de Vienne se réjouit que la Sublime Porte la dispensât de tribut et se contenta de substantiels cadeaux qu'apporterait une ambassade extraordinaire. La conclusion de cette paix bâclée (Simon Reninger avait ordre de traiter à n'importe quel prix) était justifiée par le caractère éphémère de l'aide militaire fournie par les princes allemands et le roi de France, de sorte que l'empereur craignait de se retrouver isolé face à l'armée ottomane; d'autre part, l'état de santé de Philippe IV faisait craindre l'ouverture de la succession espagnole, qui pouvait provoquer un conflit majeur entre les Bourbons et les Habsbourg, de sorte que Leopold Ier faisait passer les intérêts de la Maison d'Autriche avant ceux de ses sujets hongrois. C'est la paix de Vasvâr qui cristallisa les oppositions entre les magnats hongrois et la Maison d'Autriche, car elle fut perçue, en Allemagne et en Hongrie, comme une véritable trahison et une rupture du contrat qui les liait à leur roi. Plus personne ne pouvait désormais justifier l'utilité de l'union avec la Maison d'Autriche, puisque celle-ci se moquait ouvertement des aspirations légitimes de la nation hongroise. Leur sentiment est résumé dans une lettre de Frangepani, un autre conjuré, à l'Électeur de Mayence : «La Cour ne voulait pas vaincre. Ce n'était pas le but des Allemands. Un conseiller d'État a déclaré récemment, que l'on aurait préféré voir les Turcs prendre Vienne plutôt que de laisser les Hongrois reprendre Bude»14. Pourtant l'outrance des propos est révélatrice d'un profond désarroi. C'est pourquoi les responsables du gouvernement de Presbourg étaient bien décidés à trouver une solution de rechange. 

Les objectifs de la conjuration consistaient essentiellement à changer le pouvoir exécutif, soit en instaurant une république aristocratique, soit en instaurant une monarchie nationale, soit en offrant la couronne à un prince étranger, et peut-être même, à cette occasion, en rétablissant l'union personnelle entre la Pologne et la Hongrie. Certains ne reculaient même pas devant l'idée d'un protectorat ottoman, tant était grande la haine des Habsbourg. En 1664, les magnats écartèrent toutefois l'idée d'une république aristocratique sous protectorat ottoman, évoquée dès 1663 par la noblesse protestante de Haute-Hongrie15. Comme cette solution ouvrait la voie à bien des désordres (suppression des évêchés catholiques, bannissement des Jésuites, confiscation par l'état des biens d'Église) et à bien des périls, le palatin Wesselényi refusa de devenir le chef d'une république nobiliaire; il ne restait donc plus que deux solutions. 

Ou bien on réalisait la monarchie nationale réclamée par Nicolas Zrinyi. Elle supposait que la noblesse reconnaîtrait l'autorité d'un magnat hongrois, mais elle exigeait comme le pensait Zrinyi, plus de «vertu» que la classe politique n'en avait à cette époque. En fait, seul ce dernier était capable de réaliser la monarchie nationale à son profit. Sa mort accidentelle le 30 octobre 1664, lors d'une chasse au sanglier, condamnait d'avance cette solution. Son frère Pierre Zrinyi lui succède comme ban de Croatie, mais selon Grémonville et le gouvernement français, il n'avait pas les capacités suffisantes pour diriger le mouvement; l'évolution de la conjuration le prouvera. En réalité la restauration de la monarchie nationale était une tâche surhumaine, car les quelques familles de magnats susceptibles de fournir un roi possédaient une puissance financière et des clientèles à peu près comparables; comme les ressources financières de l'État, limitées aux regalia, étaient fort modestes, il eût fallu que le roi disposât de ressources propres pour financer les dépenses militaires et qu'il obtînt une substantielle aide étrangère. 

14 Lettre citée par Gy. von Pauler, Wesselényi nador osszeeskûvése, Budapest 1876, p. 46. 15 Dépêche de Sagredo au Sénat de Venise du 23 octobre, Venise, Archivio di Stato, Senato, Segreta, Dispacci da Germania, filza 123, confirmée par une dépêche de la nonciature de Vienne au cardinal secrétaire d'État du 20 octobre, Nuntiaturberichte aus Deutschland, édition Levinson, Archiv für österreichische Geschichte, vol. 103, p. 761. 


Ou bien l'élection d'un monarque étranger, autre qu'un Habsbourg. Les Hongrois songèrent très vite à l'élection d'un Bourbon, soit Louis XIV lui-même, soit le duc d'Orléans soit le duc d'Enghien, fils du Grand condé. D'ailleurs Louis XTV avait dès 1664 rejeté cette proposition : 

«Vous devez présentement rejeter deux choses sur lesquelles je m'aperçois qu'ils fondent pour moy de grands avantages, l'une tient à l'engagement de cet Estât contre le Turc, l'autre l'élection de ma personne à la couronne de Hongrie : car en Testât où sont présentement les affaires du monde, ny l'un ny l'autre ne conviennent aux miennes»16. 

Au contraire, si le duc d'Enghien avait été élu roi de Pologne comme le souhaitait la reine Louise-Marie de Gonzague, cette solution aurait eu l'avantage de rétablir l'union personnelle entre le royaume de Hongrie et la République de Pologne et de fournir aux Hongrois l'alliance française et l'appui polonais, à une époque où la Pologne passait encore pour une grande puissance et un bastion anti-ottoman. Le projet, audacieux, recueillit l'approbation de la noblesse hongroise qui souhaitait que «Votre Majesté établît un prince français en Pologne comme la seule ressource de pouvoir sauver leur liberté, que c'était les mêmes vœux que faisaient les peuples de la Haute-Hongrie»17, mais l'on peut se demander ce qu'un prince français, jaloux de son autorité, aurait pu réaliser de sérieux avec les farouches tenants du droit d'État. La noblesse polonaise, plus consciente des réalités, se regroupa derrière le maréchal Lubomirski pour faire échouer, avec l'aide de la Cour de Vienne, l'élection vivente rege d'un prince français au trône de Pologne, afin de défendre la «liberté dorée». D'ailleurs Louis XIV demeura réticent face à toutes ces combinaisons et s'il consentit à apporter une aide discrète et modérée aux conjurés hongrois, il ne s'engagea pas à fond dans cette opération par réalisme d'abord et par respect des conventions internationales: on ne pouvait soutenir les sujets rebelles d'un prince chrétien qu'en cas de guerre ouverte avec ce dernier comme Louis XIII avait soutenu les Catalans contre Philippe IV. Il est vraisemblable que les Hongrois eussent été rapidement déçus par un prince français et la question de la forme du gouvernement ne fut pas véritablement résolue par les conjurés, une fois admis le principe de la déchéance des Habsbourg. 

16 Instruction au cardinal de Bonzi, ambassadeur à Venise, s'en allant à Varsovie, A. E. Paris, C.P. Venise, t. 85, Paris, 15 décembre 1664. 

17 Grémonville au roi, Vienne 28 mai 1665, A. E. Paris, C. P. Autriche, t. 21. 


Cette grave décision aurait conduit à l'épreuve de force avec les Impériaux, à laquelle se préparaient les magnats (à l'exception des Palffy et des Esterhazy) depuis l'automne 1664. Les divergences politiques et religieuses, exprimées pour la dernière fois durant la diète de 1662, ont été oubliées au profit d'une véritable union sacrée contre les Habsbourg, afin de défendre les libertés du pays. C'est le sens qu'il faut donner à la conjuration qui réunit les grands officiers de la couronne, tels que le palatin Wesselényi, le grand juge Nadasdy, le ban de Croatie Pierre Zrinyi, le primat Georges Lippai et de grands seigneurs comme François Ier Rakoczi ou Etienne Thököly. Le palatin avait le droit de décréter la levée du ban et de l'arrière-ban (insurrectio), c'est-à-dire la mobilisation de l'ensemble de l'armée nationale. Cette force armée, non négligeable, risquait fort d’être insuffisante face aux Impériaux. C'est pourquoi, en dépit des avertissements de Nicolas Zrinyi, les conjurés devaient chercher des appuis extérieurs. Mais les puissances susceptibles d'aider les Hongrois n'ont pas d'intérêt à le faire, quitte à entretenir une agitation dans les États personnels de l'empereur et l'analyse de Nicolas Zrinyi est toujours pertinente. La Transylvanie, est avec le prince Apaffi plus que jamais un satellite de la Sublime Porte et ne peut rien entreprendre contre la volonté du Grand Vizir; elle peut moins aisément qu'avant 1660, jouer le rôle de refuge pour les rebelles; elle le jouera néanmoins. La Pologne serait l'alliée idéale, si elle n'était pas attachée à l'alliance avec les Habsbourg, autant, sinon plus, qu'à l'alliance française et à l'amitié traditionnelle avec la nation hongroise. Si la France et les Hongrois ont, comme au temps de François Ier, un adversaire commun, la Maison d'Autriche, la réalisation pratique de l'alliance se heurte à de grosses difficultés; outre les obstacles juridiques et les usages internationaux, déjà évoqués, les liaisons avec la Hongrie sont malaisées pour la correspondance, l'envoi de fonds et a fortiori pour l'envoi de secours militaires. Pratiquement il faut passer soit par la Pologne, soit par l'Empire ottoman et le Transylvanie, ce qui suppose la complicité de ces deux puissances, qui, quoiqu'alliées du Roi Très Chrétien, n'ont pas forcément les mêmes intérêts au même moment. La liaison entre les conjurés et le ministre de France à Vienne, le chevalier de Grémonville, a été surveillée par les autorités autrichiennes et il faut user de beaucoup de précautions sans pouvoir éviter les soupçons; c'est pourquoi les ambassadeurs à Varsovie et à Constantinople sont également chargés de missions discrètes, avec tous les retards que de telles distances et de tels détours impliquent. Les Hongrois ne peuvent servir qu'à une diversion en cas de guerre entre la France et l'empereur et Louis XIV les en a honnêtement avertis en décembre 1664 : 

«Dès qu'ils verraient l'empereur embarqué à d'autres desseins et notamment si c'était contre moi, qui pourrai alors avec honneur et sans manquer à la foi des traités les appuyer par les diversions considérables et les assister d'argent pour le soutien de leur cause et maintenir leur nouveau Roi, s'ils avaient jugé à propos de procéder à une nouvelle élection»18. 

18 Instruction du 5 décembre 1664 à Grémonville, A. E. Paris, C. P. Autriche, t. 20, f° 158. 


Comme la crise provoquée par la mort de Philippe IV a finalement permis un rapprochement entre Leopold Ier et Louis XTV, ce dernier, à partir de janvier 1668, n'a provisoirement plus besoin des rebelles hongrois19. Quant à la Sublime Porte, satisfaite de la paix de Vasvâr, elle souhaite développer le commerce avec l'Autriche par l'intermédiaire de la compagnie de commerce oriental et s'en tient au respect des termes de la trêve, afin d'avoir les mains libres sur d'autres théâtres d'opérations, en particulier en Crète (l'interminable siège de Candie, jusqu'en 1669) puis en Ukraine contre la Pologne, sans oublier la révolte de l'Arabie en 1670. C'est pourtant dans une conjoncture aussi peu favorable que les magnats vont entreprendre leur conjuration. 

Tandis qu'une campagne de presse se déchaînait dans l'Empire, à l'instigation de l'Électeur de Mayence, président de la Ligue du Rhin, les autorités hongroises prenaient position. Le 9 décembre 1664, les conseillers hongrois appelés en consultation manifestaient leur désaccord20. Le 5 janvier 1665, le palatin Wesselényi protestait solennellement contre la signature de la paix de Vasvâr, qui fut ratifiée au cours de l'année par une ambassade extraordinaire de l'empereur à Constantinople. Dès le mois de juin 1665, Vitnyedy, chef de l'opposition nobiliaire soumettait le projet d'une alliance francohongroise à Grémonville, résident français à Vienne, projet qui fut dès cette époque rejeté par le gouvernement français21. 

Dès cette époque on peut distinguer deux mouvements, d'une part, une agitation de la noblesse protestante de Haute-Hongrie, traditionnellement hostile aux Habsbourg, qui est l'alliée du mouvement aristocratique des magnats catholiques. Ceux-ci se rencontrent le 1er mars 1666, à Sarospatak, lorsque l'unique héritier de la maison Rakoczi, François Ier, a épousé Hélène, la fille de Pierre Zrinyi, qui deviendra bientôt une figure centrale de la rébellion après 1670; les fêtes du mariage furent l'occasion d'une rencontre pour tous les opposants. Quelques jours après, le 5 avril, les chefs de l'opposition se rencontrèrent à Sztubnya (Comitat de Trencin), où le palatin Wesselényi et le ban Pierre Zrinyi signèrent le pacte de la conjuration.

19 J. Bérenger, Une tentative de rapprochement entre L· France et l'empereur: le traité de partage secret de h succession d'Espagne du Ier janvier 1668, dans Revue d'histoire diplomatique, 1965/4, p. 291-314. 

20 Réponse des Conseillers de Votre Majesté impériale en Hongrie et autre personnages notables du mesme royaume qui ont été appelé en cette ville de Vienne, traduction française de l'original latin A. E. Paris, C. P. Autriche, t. 19 sup., f° 358-368. 

21 Projet de traité proposé par le sieur Vitniedi, original latin et traduction française A. E. Paris, C. P. Hongrie, t. 2 f° 97-101. 


Le 23 juillet, le comte François Nadasdy rencontre le palatin et le ban de Croatie pour se joindre à la Conjuration. Le 23 août 1666, les conjurés, sous la présidence du palatin, reçoivent, pour la première fois, dans le château-fort de Murany, les députés du prince de Transylvanie, Michel Apaffi, afin de l'associer à leur action et obtenir son soutien. Au même moment, Pierre Zrinyi se tournait à nouveau vers la France; en échange de subsides pour l'entretien des Morlaques, de l'envoi d'armes (10.000 arquebuses et pistolets) et en cas d'insurrection de l'envoi d'un corps expéditionnaire sur la côte dalmate, de donner son fils en otage sous prétexte de lui faire faire un voyage d'études en France22. Le 19 décembre 1666, le palatin Wesselényi, le ban Pierre Zrinyi et le Grand juge Nadasdy signaient à Vienne la conjuration. Désormais tous les grands officiers de la couronne sont associés au complot, même si la mort du primat Lippai, remplacé par l'archevêque de Kalocsa, Georges Szelepcsényi, prive le mouvement d'un important soutien. Mais les conjurés vont tenter d'obtenir l'appui transylvain et le 4 février 1667, le palatin Wesselényi et les membres de la Conjuration réunis à Besztercebanya/Banska Bystrica, envoyaient une déclaration officielle aux autorités transylvaines. 

Un événement fortuit va finalement compromettre le succès de la conjuration : le 27 mars 1667, la mort du palatin Wesselényi privait les Hongrois d'un chef politique, certes moins prestigieux que Nicolas Zrinyi, mais tout de même capable d'évaluer froidement la situation. Il n'est pas remplacé comme palatin, le grand juge Nadasdy assurant, à partir de juin 1667, l'intérim jusqu'à la prochaine session de la Diète, qui seule pouvait lui élire un successeur. Or la cour de Vienne, après l'expérience de 1662, hésitait à réunir les opposants, à leur fournir une tribune et à investir un Hongrois d'une si grande autorité sur le royaume. Les conjurés poursuivent la recherche d'appuis extérieurs et finissent par se tourner vers les Turcs. Le 1er juin 1667, Ladislas Baio, envoyé du prince de Transylvanie auprès du Grand Vizir, qui dirigeait alors les opérations du siège de Candie, mit Achmet Köprülü au courant de la conjuration. 

22 Dépêche de Grémonville au roi, Vienne, 9 septembre 1666, A. E. Paris, C. P. Hongrie, t. 2, f° 104-105. 


C'est le début d'une dérive que l'on doit bien attribuer à la nouvelle direction, celle de Pierre Zrinyi, qui a succédé au palatin Wesselényi comme chef des conjurés. Mais si la mort de Philippe IV avait laissé planer le risque d'un conflit européen majeur, le triomphe des modérés au sein du Conseil d'État viennois amena l'empereur à un compromis avec Louis XIV; après avoir refusé d'envoyer des troupes aux Pays-Bas au début de la guerre de Dévolution, il fit négocier par le prince Auersperg un arrangement avec la France. Le 19 janvier 1668, l'empereur signait à Vienne le «traité Grémonville», prévoyant, dans le plus grand secret, le partage de la succession d'Espagne entre Louis XIV et Leopold Ier en cas de décès de leur beau-frère Charles II, un enfant de 7 ans. Leopold 1er reconnaissait les droits de la reine Marie-Thérèse, en dépit des renonciations formelles de cette dernière au moment de son mariage; en cas de décès du chétif Charles Π, l'empereur Leopold serait légataire universel, mais accorderait de substantielles compensations au Dauphin (en gros la Navarre, Naples, la Sicile, les Philippines et le cercle de Bourgogne)23. La survie inattendue du roi d'Espagne ruina ce beau projet et il fallut attendre les dernières années du siècle pour que le partage de la succession d'Espagne revînt à l'ordre du jour dans un contexte international bien différent. Mais dans l'immédiat, c'était une catastrophe pour les conjurés, et Grémonville tira cyniquement les conséquences de ce grand succès diplomatique : «Je les entretiendrai toujours de bonnes paroles sur les espérances de la paix»24, tout en versant à Pierre Zrinyi une pension annuelle de 4.000 écus. Abandonnés par la France, les Hongrois décidèrent de se retourner vers les Turcs, qui ne prêtèrent pas une oreille plus complaisante à leurs propositions, mais, auparavant, si l'on en croit le témoignage de Grémonville, les chefs de la conjuration se tournèrent vers l'Électeur de Mayence, qui s'empressa de révéler le complot à l'empereur afin de retrouver ses bonnes grâces25. C'est pourquoi, dans un premier temps, ils décidèrent, en juillet 1668, lors de la réunion de Stubnya, que le soulèvement armé aurait lieu, même sans le soutien de la Porte. Le 18 août 1668, lors d'une nouvelle réunion à Szendrö, les conjurés décidèrent de demander l'aide de Michel Apaffi et le 1er septembre 1668, les conjurés, au nombre de 22, considérant leurs propres intérêts, ont décidé qu'on ne tiendrait plus compte des aides extérieures mais uniquement de l'aide du prince Apaffi, qui décida, après avoir pris l'avis de son conseil, réuni le 9 septembre 1668 à Radnot, que, sans l'autorisation de la Sublime Porte, il ne pourrait soutenir l'insurrection décidée par les conjurés. 

23 Texte publié dans J. Bérenger, Guerre et paix dans l'Europe du XVII' siècle, t. ΠΙ, Paris, 1991, p. 54-59 

24 Grémonville au roi, dépêche du 26 janvier 1668, A. E. Paris, C. P. Autriche, t. 29, f° 138. 

25 Grémonville au roi, Vienne, 20 novembre 1671. A. E. Paris, C. P. Autriche, t. 41, f° 167. 


Au même moment les projets de conjuration étaient révélés aux autorités impériales. En septembre 1668, Ladislas Fekete Ivanyi révèle au Primat Szelepcsényi, successeur de Georges Lippai, l'existence de la conjuration. En octobre 1668, Maria Széchyi, veuve du palatin Wesselényi, révèle dans une lettre à Michel Bory, conseiller du Comte Rottal, les plans de la conjuration. Mais l'empereur, de tempérament pacifique, n'ajouta pas grand crédit à tous ces racontars, y compris au projet d'enlèvement lorsqu'il serait à la chasse à Laxenburg26. Le conseil, saisi de l'affaire, était comme d'habitude, divisé, le prince Lobkowitz penchant pour une attitude énergique et l'autre clan, avec le prince Auersperg, souhaitant demeurer dans l'expectative. Le 6 décembre 1668, Leopold Ier convoqua à Vienne les chefs de la conjuration, sous prétexte de réunir le Conseil de Lieutenance et quelques jours plus, Leopold Ier reçut les doléances des soldats et des députés de Haute-Hongrie, auxquelles il répondit le 7 mars 1669. Puis il convoqua le 14 avril 1669 à Eperjes une assemblée des Ordres de Haute-Hongrie, à laquelle participèrent des députés transylvains, mais, pour bien manifester son opposition, le 26 avril 1669, François 1er Rakoczi réunissait dans son château de Sarospatak les Ordres protestants de Haute-Hongrie. Pour tenter d'apaiser le conflit, Leopold Ier convoquait à Vienne le 16 juillet 1669, une assemblée de notables (composée de magnats et de délégués nommés par le palatin ou son représentant, en l'espèce le comte François Nadasdy), car la Cour de Vienne s'imaginait qu'en principe une assemblée de notables serait plus docile qu'une session plénière de la Diète. On décida finalement de reporter la convocation de la diète au printemps 1670, car l'état de santé de l'Impératrice Marguerite-Thérèse ne lui permettait pas de supporter les fatigues du couronnement à Presbourg27. Dans la même dépêche, l'ambassadeur vénitien annonce que par de nombreux courriers interceptés, la Cour de Vienne est au courant des tractations des conjurés avec la Porte. Grémonville évoque de son côté «le peu de succès des conférences qui se sont tenues, en présence de l'empereur, pour les affaires de Hongrie; tous les seigneurs-là s'en sont allés fort mécontents jusques à dire qu'ils ne pourraient faire autrement que de s'accommoder avec la Porte. Quoiqu'il en soit, Sire, on a raison d'appréhender ici quelque extravagance de ces gens-là, qui ont un commerce ouvert avec le vizir qui leur promet de les venir aider aussitôt après la guerre de Candie terminée. C'est une des plus fortes raisons dont je me sers pour divertir MM. les ministres de s'engager à quoi que ce soit contre Votre Majesté»28. 


26 Dépêche de l'ambassadeur de Venise au Sénat du 27 juillet 1669. Venise, Archivio di Stato, Senato, Dispacci da Germania, filza 134.

27 Dépêche de l'ambassadeur de Venise au Sénat du 5 octobre 1669. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 134. 

28 Grémonville au roi, A. E. Paris, C. P. Autriche, t. 34, f° 139.

D'autre part, pour bien manifester son opposition, le 26 avril 1669, François 1er Rakoczi réunissait dans son château de Sarospatak les Ordres protestants de Haute-Hongrie. Ils décidèrent de poursuivre les négociations avec la Porte, seul soutien possible depuis l'élection au trône de Pologne de Michel Korybut Wiesnowiecki. Les Ordres assemblés ont décidé d'envoyer un plénipotentiaire à Constantinople, afin que «les Ottomans viennent au secours de leur soulèvement armé, leur promettant, dès l'arrivée des bannières turques de leur jurer fidélité, de leur prêter hommage et de secouer le joug de l'obéissance à l'empereur, sans se rendre compte, les malheureux, qu'ils se chargeront de chaînes plus lourdes et d'une servitude misérable»29. 

29 Dépêche de l'ambassadeur de Venise au Sénat du 16 novembre 1669. Venise, Archivio di Stato, Dispacci da Germania, filza 134, f° 447. 


Zrinyi savait qu'à cette date, les Hongrois étaient complètement isolés sur le plan diplomatique, puisque Grémonville avait pour instruction de le retenir, étant donnée la nouvelle conjoncture : après la ratification du traité de partage secret, Grémonville avait été chargé de négocier un traité d'alliance en bonne et due forme avec l'empereur, de sorte que tout soutien aux conjurés était momentanément impossible. Pour arrêter les incursions ottomanes, qui représentaient un autre aspect de la politique menée par la Porte, et pour s'assurer l'aide de la Transylvanie, Pierre Zrinyi entreprit des négociations avec le Grand Vizir. Comme Gribouille qui se jetait à l'eau pour ne pas être mouillé par la pluie, Zrinyi proposait aux Ottomans de placer sous leur protectorat la Croatie, dont il était gouverneur, afin d'échapper à leurs incursions. Cette attitude pour le moins bizarre justifiait les réserves par les diplomates français à son égard, qui le jugeaient incapable de mener sérieusement un grand dessein. 

Le 1er janvier 1670, Pierre Zrinyi proposait de payer à la Porte un tribut annuel de 60.000 Thaler (soit 60.000 écus monnaie de France) en échange de la protection ottomane. Même en tenant compte de la modestie des moyens dont disposaient les Croates, cette somme avait essentiellement une valeur symbolique : le passage de la suzeraineté impériale à la suzeraineté de la Sublime Porte, qui, précisément, attachait une grande importance à la notion de tribut. Fort de son autorité personnelle, il pensait rallier la Croatie, la Slavonie et la Dalmatie; il souhaitait obtenir la souveraineté et le titre de prince, il se plaçait sous le protectorat du Grand Seigneur et acceptait de s'en déclarer le vassal30. 

Pendant ce temps, l'agitation se poursuivait en Haute-Hongrie; le 24 janvier 1670, François Csaky, capitaine général de Haute-Hongrie convoquait une assemblée des députés des comitats de la région et interdit qu'il se réunissent avec les délégués de Transdanubie, convoqués à Nitra le 28 janvier, ce qui ne les empêcha pas, le 24 février, de délibérer en commun à Besztercebanya. Faisantcontre mauvaise fortune bon cœur, Leopold Ier y convoqua le 16 mars une Assemblée des Ordres de Haute-Hongrie, qui ne concernant pas tout le royaume, n'avait pas valeur de Diète générale. Les commissaires royaux étaient le primat Szelepcsényi et le grand juge Nadasdy. Comme on ne put se mettre d'accord sur la rédaction des doléances, l'assemblée fut renvoyée le 29 mai. En fait, cette réunion venait beaucoup trop tard, car les intrigues des magnats et celles des Malcontents avaient débouché sur une situation insurrectionnelle. 

L'offre de Pierre Zrinyi fut en effet non seulement écartée par le Grand Vizir qui souhaitait maintenir les bonnes relations entre Vienne et Constantinople, tout en laissant le pacha de Bude mener des raids sur la frontière, mais elle fut dénoncée très officiellement par le drogman, qui sur ordre supérieur, donna à l'internonce Caraffa toutes les informations concernant l'insurrection prévue par Pierre Zrinyi en Croatie31. Dès le 19 mars 1670, le conseil privé de l'empereur condamnait le mouvement d'opposition hongrois et dix jours plus tard, Leopold Ier nommait ban de Croatie par intérim le comte Nicolas Erdödy. Pour une fois, la Cour de Vienne réagit rapidement et vigoureusement; des régiments impériaux (6.000 vétérans cantonnés en Styrie), commandés par le comte Kayserstein, occupèrent la Croatie et s'installèrent dans les châteaux appartenant à des nobles suspects32. Les comtes Pierre Zrinyi et François Frangepani tentèrent de s'enfuir en Haute-Hongrie, mais furent livrés aux Impériaux et emmenés à Vienne, où ils arrivèrent le 13 avril 167033. Les deux prévenus tentèrent de se justifier, tout en ignorant que le complot avait été découvert par la Sublime Porte. Pour tenter de raccommoder ses affaires, Zrinyi rédigea un long mémoire justificatif, plein de mauvaises excuses, puis écrivit à son gendre François Ier Rakoczi de déposer les armes et de solliciter son pardon, au moment où celui-ci provoquait un soulèvement nobiliaire en HauteHongrie. 


30 Dépêche de l'ambassadeur de Venise du 22 mars 1670. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 135, f° 57. 

31 «On m'a assuré que c'était ce grec appelé Payannottis, confident du premier Vizir, qui révéla au résident de l'empereur les desseins du comte de Zrin» Grémonville au roi, Vienne, 14 mai 1671, A. E. Paris, C. P. Autriche, t. 40, f° 31. 

32 Dépêche de l'ambassadeur de Venise du 29 mars 1670. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 135, f° 84. 

33 Dépêche de l'ambassadeur vénitien du 19 avril 1670. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 135, f° 141-143. 


En effet, ce dernier avait, le 9 avril, convoqué à Sarospatak une assemblée des seigneurs de Haute-Hongrie favorables à l'opposition et 20 comitats sur 42 se trouvèrent en état d'insurrection. Dès le 12, les insurgés, au nombre de 6.000, commençaient le siège de la forteresse de Tokay, commandée par Rüdiger Starhemberg, le futur défenseur de Vienne contre les Turcs en 1683, après l'avoir attiré dans un guet-apens et pris en otage34; l'opération des Malcontents se solda par un échec, mais elle marque le début d'hostilités austrohongroises qui, en dépit d'accalmies passagères, devaient durer quarante ans. La noblesse de Haute-Hongrie s'associa en effet à l'entreprise de François Ier Rakoczi, tandis que le général Spankau occupait le Muraköz et le château-fort des Zrinyi, Csaktornya et qu'il mettait aux arrêts la seconde femme de Pierre Zrinyi, Catherine Frangepani, ainsi que leur petite fille, les proches des deux conjurés devenant ainsi des otages. Le 17 avril 1670, sur ordre de Leopold Ier , on arrêta et on jeta en prison les deux beaux-frères, Zrinyi et Frangepani, qui furent transférés dans le château-fort de Wiener Neustadt, d'où ils ne devaient plus sortir vivants. Leur incarcération, contraire à tous les privilèges de la noblesse et du royaume de Hongrie, fournit un prétexte aux insurgés pour fonder en droit l'insurrection, conformément à la bulle d'or d'André II de 1222 et à la doctrine des calvinistes sur le jus resisterteli35 : le 1er mai 1670, l'assemblée des insurgés, réunie à Tallya (comitat de Zemplén) proclamait l'insurrection, conformément aux dispositions de la Bulle d'Or d'André II de 1222, afin d'obtenir la libération de Zrinyi et de Frangepani. 

Si le 23 avril 1670, les insurgés remportèrent une victoire sur les Impériaux à la bataille de Gambas (comitat de Lipto), Michel Apaffi et le pacha d'Eger n'en respectèrent pas moins la volonté de la Sublime Porte en leur refusant toute aide militaire. Les insurgés demeuraient donc isolés face aux Impériaux, alors que la Cour de Vienne, profitant de la paix générale en Europe occidentale, intensifiait les mesures militaires. Au début de juin 1670, le conseil de la guerre, présidé par Montecuccoli, personnellement très hostile aux Hongrois, plaçait 10.000 hommes sous le commandement du général Spork et les envoyaient occuper les comitats insurgés.

34 Dépêche de l'ambassadeur vénitien du 26 avril 1670. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 135, f° 164-165. 

35 Kaiman Benda, Le calvinisme et le droit de résistance des Ordres hongrois au commencement du XVIIe siècle, dans Études européennes. Mélanges Tapie, Paris, 1973, p. 235-243. 


La soldatesque commença à s'en prendre aux protestants, considérés en bloc comme des rebelles et des ennemis de la maison d'Autriche, confondant maintien de l'ordre et politique de Contre-réforme, mais cet amalgame était conforme à la stratégie de la Cour de Vienne, qui commençait à appliquer aux Hongrois la Verwirkungstheorie (théorie de la forfaiture), qui avait si bien réussi jadis en Bohême. Prudemment, François Rakoczi se réfugia dans la forteresse de Munkacs (aujourd'hui en Ukraine subcarpatique), alors réputée imprenable et se plaça sous la protection de sa mère, Sophie Bathory, qui s'empressa de négocier avec le général Spork, au nom de son fils : elle admit des garnisons allemandes dans les forteresses des Rakoczi, à l'exception de Munkacs. En conséquence, le 24 juin 1670, les Impériaux entraient dans Sarospatak36. Poussant plus loin la politique de répression, la chancellerie royale hongroise, établie à Vienne, promulguait le 29 juin 1670 le décret royal contre les conjurés, de sorte que, dès le début du mois de juillet 1670, conjurés et insurgés commençaient à se réfugier en Transylvanie, tandis que le comte Rottal et les commissaires royaux en application du décret du 29 juin, arrêtaient par centaine les insurgés dans les comitats de Haute-Hongrie et de Transdanubie. Dès le 18 août, la commission royale, établie à Löcse, commençait l'audition des suspects selon la procédure inquisitoriale parfaitement conforme à la législation hongroise37. Elle comprenait outre Rottal, conseiller d'État, Gubasoczi, évêque de Pécs, Farkas Esterhazi, le baron Gottfried Heister, représentant du Conseil de la Guerre et le comte Othon Ferdinand Volkra, représentant la Chambre des comptes et s'appuyait sur 2 régiments de cavalerie et 6 régiments d'infanterie38. 

Cependant, ce n'est que le 3 septembre 1670, que, sur ordre du roi, on arrêta dans son château de Pottendorf (Burgenland) Nadasdy, grand juge et président du conseil de Lieutenance. À cette date, la conférence secrète est profondément divisée entre Montecuccoli, qui veut prolonger l'occupation militaire de la Haute-Hongrie et l'empereur, encore partisan de la clémence. Deux semaines plus tard commençait le procès des magnats. En contradiction avec les lois du royaume, un Judicium delegatum, composé de deux représentants de chaque conseil, siégeant à Vienne sous la présidence du chancelier d'Autriche Jean-Paul Hocher, se mettait à instruire le procès des conjurés39.

36 Dépêche de l'ambassadeur vénitien du 6 septembre 1670. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 136, f° 6-8. 

37 Opus trìpartitum de Werböczi, op. cit., Pars II, Titul. XXVII : Quid sit communis Inquisitio et quot conditiones requirantur ad ejus celebrationem, p. 267-274. 

38Gyula von Pauler, Wesselényi Ferenc nador összeesküvese, op. cit., t. II, p. 120 

39 Dépêche de l'ambassadeur vénitien du 4 octobre 1670. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 136, f° 70-71. 


Or les privilèges de la Hongrie prévoyaient qu'en cas d'accusation de haute trahison, des magnats hongrois ne pouvaient être jugés qu'en Hongrie, par leurs pairs, c'est-à-dire par la Diète elle-même. Jean-Paul Hocher était considéré comme un Allemand, donc comme un étranger et le Judicium délegatum n'était ni un tribunal régulier ni une juridiction hongroise. Mais à cette date le roi détient suffisamment de preuves pour estimer que le pacte contractuel entre la nation hongroise et la maison d'Autriche était rompu par la trahison des magnats et qu'il était libre d'agir conformément à ses intérêts et au droit naturel. La justification théorique en sera bientôt fournie par un prélat hongrois fidèle aux Habsbourg, Georges Barsony, dans son ouvrage Veritas toti mundo decterata, publié à Kosice en décembre 1671, qui applique à la Hongrie rebelle la théorie de la forfaiture jadis élaborée pour les sujets bohèmes après la défenestration de Prague. Sans attendre le prononcé du jugement, le roi nomma le 13 octobre 1670 le comte Adam Forgach grand juge à la place du comte François Nadasdy et le 18 octobre 1670 le primat Szelepcsényi remplaçait le même Nadasdy comme président du conseil de Lieutenance, c'est-à-dire comme gouverneur de la Hongrie royale. Ainsi deux hommes sûrs étaient récompensés de leur fidélité aux Habsbourg. Leopold Ier livre à la répression l'ensemble des conjurés et leurs complices présumés : fort du rapport de la commission d'enquête, il défère le 3 décembre 1670, en contravention avec le droit d'État, les nobles insurgés devant un Judicium délegatum, qui siégera en Hongrie et sera présidé par le comte Rottal; pour les Hongrois, il s'agissait d'un tribunal d'exception présidé par un étranger. Le conseil de l'empereur était toujours divisé sur la politique à tenir. Rottal voulait mêler pardon et châtiment, en bannissant les rebelles et en séquestrant leurs biens. Le primat Szelepcsényi voulait installer une commission d'enquête à Presbourg et poursuivre l'occupation militaire de la HauteHongrie. Montecuccoli, qui n'a confiance que dans la force vis-à-vis des Hongrois, veut aussi poursuivre l'occupation, mais conscient du problème juridique, propose de citer les rebelles devant la Diète et de les condamner s'ils se dérobent. Enfin, quelques catholiques zélés {zelanti) veulent tourner les armes des Impériaux contre les hérétiques pour les priver de leurs biens et de leurs églises40. C'est finalement cette politique qui triomphera au cours de l'année 1671. 

40 Dépêche de l'ambassadeur vénitien du 20 décembre 1670. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 136, f° 263-266. 


Sur le terrain, la politique de fermeté mène à d'indiscutables succès pour la Cour de Vienne. Au début de décembre 1670, le général Heister est chargé d'arrêter le comte Etienne Thököly, considéré comme l'un des plus dangereux rebelles mais se heurtent à une résistance armée41 de la forteresse d'Arva, qui appartient à Thököly; mais le 4 décembre, le comte meurt et le même jour son jeune fils Emeric s'enfuit en Transylvanie, d'où il reviendra bientôt comme chef incontesté des Malcontents; en attendant, privée de chef, la forteresse d'Arva capitule le 10 décembre. Bientôt les Rakoczi vont acheter leur pardon; tout d'abord, en décembre 1670 Sophie Bathory et son fils François Rakoczi livraient les temples édifiés sur leurs immenses domaines hongrois, apportant une immense contribution à la politique de Contre-réforme menée par la Cour de Vienne parallèlement à la répression contre les rebelles; quelques mois après, elle paracheva cette œuvre en transférant aux Jésuites les bâtiments et les revenus de l'Académie réformée de Sarospatak. 

Le 21 février 1671, François Ier Rakoczi obtenait une complète amnistie moyennant le paiement de la somme de 400.000 florins, dont 100.000 florins comptant, 100.000 en fournitures de vivres et de munitions et le reste annulant des dettes de l'empereur à l'égard de Rakoczi42. Il était temps car deux mois plus tard le Judicium délegatum rendait un jugement très sévère à l'égard des autres magnats : ils étaient condamnés «à perdre la tête avec confiscation de leurs biens, perte de leurs titres et de la noblesse, mais, après délibération du conseil d'État, on leur a fait grâce pour la main droite, qui, selon la sentence, devait être tranchée. Ensuite l'affaire fut évoquée devant la conférence secrète puis, en présence de Leopold Ier, devant le conseil d'État en session plénière; à l'unanimité, les conseillers d'État refusèrent la grâce, car étant donnée l'énormité des crimes, les condamnés n'étaient pas dignes de survivre et l'empereur «nonobstant ses répugnances, dues à sa clémence naturelle, se laissa convaincre, afin que leur exécution publique servit à la gloire de la justice et à la terreur des sujets rebelles»43. Les motifs qui leur ont valu une condamnation inhabituelle pour des grands féodaux, étaient la trahison à l'égard de l'empereur et le projet de se rendre indépendants et souverains; on leur reproche en outre d'avoir régulièrement rencontré Grémonville et d'avoir établi des projets de collaboration du Roi Très Chrétien; et comme l'aide française était lointaine, on leur reproche d'avoir négocié avec les Polonais et avec les Turcs.

41 Dépêche de l'ambassadeur vénitien du 6 décembre 1670. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 136, f° 226-227. 

42 Dépêche de l'ambassadeur vénitien du 7 avril 1671. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 137, f° 14 

43 Dépêche de l'ambassadeur vénitien du 2 mai 1671. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 137, f° 145-148. Adam Wolf, Wenzel Fürst Lobkowitz, Vienne, 1865, p. 310-312. 


Nadasdy était en outre convaincu d'avoir livré des secrets d'État à la Porte. Le 30 avril 1671, on procédait à l'exécution de Pierre Zrinyi et de François Frangepani à Wiener Neustadt et de François Nadasdy à Vienne, tandis qu'un de leurs comparses, François Bonis, gentilhomme du comitat de Zemplén, était décapité le lendemain à Presbourg; celui-ci déclara «qu'il mourait pour la liberté de sa patrie et du royaume; qu'il n'avait jamais eu l'intention de comploter contre son roi, mais seulement de défendre les privilèges et les prérogatives héritées de ses ancêtres, ce que chacun a le devoir de défendre avec son sang; que si l'empereur a l'intention d'étendre sa justice de manière égale, il trouvera tous les Hongrois coupables des mêmes crimes pour lesquels il était condamné à mort; les religieux présents tentèrent de le ramener à la foi catholique, mais il déclara qu'il voulait demeurer dans la vraie religion» (la confession réformée)44. 

44 Dépêche de l'ambassadeur vénitien du 9 mai 1671. Ibidem, Dispacci da Germania, filza 137, f» 169-170. 


En même temps, le tribunal extraordinaire présidé par Rottal, faisait du 3 janvier au 30 avril 1671, le procès de 230 nobles insurgés à Presbourg. Parmi les victimes, on compte «un vieux predicant, âgé de 85 ans, lequel s'était mêlé de faire des prophéties, en l'une desquelles il avait pronostiqué que l'empereur aujourd'hui régnant serait le dernier de sa race»45. 

45 Grémonville au roi, Vienne, 29 juillet 1671. A. E. Paris, C. P. Autriche, t. 40, f» 59. 


Toutefois, l'exécution des magnats qui avaient pris la tête de la conjuration ne marque pas l'apaisement en Hongrie. Les nobles convoqués à Presbourg «ont refusé non seulement d'enregistrer la déclaration d'amnistie, mais ont protesté contre, en ce qu'ils prétendent que la rébellion n'a pas été universelle et qu'ainsi les innocents n'ont point besoin de grâce. En fait, depuis le mois de mai 1671, la révolte nobiliaire était relayée par une insurrection populaire dans la Zips, comprenant des petits nobles, des paysans et des marginaux (hongrois szegenylegenyek). Les Malcontents prêtèrent serment à Emeric Thököly. Enfin, une grave maladresse de la Cour de Vienne leur fournit des troupes : le 22 décembre 1671, une patente de Leopold Ier licenciait, par mesure de sécurité, les soldats hongrois des garnisons de la frontière, soit une dizaine de milliers d'hommes aguerris qui étaient désormais disponibles pour grossir les rangs des Malcontents. 

La Conjuration des magnats, abandonnée par tous ses soutiens extérieurs (et en particulier par Louis XIV), mal dirigée par Pierre Zrinyi, aboutit à l'insurrection généralisée de la Hongrie contre les Habsbourg. En simplifiant quelque peu, on peut affirmer que, sauf durant la Guerre de la Ligue d'Augsbourg, le pays fut en état d'insurrection de 1670 à 1711, jusqu'à ce qu'une partie de la noblesse ait accepté un compromis avec la Cour de Vienne en 1711. Durant ces quarante années, les Malcontents fournirent à plusieurs reprises une aide appréciable à la France en retenant en Hongrie 30 à 40.000 Impériaux, qui auraient été mieux employés en Rhénanie ou aux Pays-Bas. L'insurrection des Malcontents est la suite directe de la Conjuration des magnats. Dans un premier temps, le conseil de l'empereur était plutôt satisfait de voir les Hongrois entrer en rébellion, car ils rompaient ainsi d'une manière unilatérale le contrat qui les liait à la couronne, symbolisé par le diplôme royal de 1655; en vertu de la théorie de la forfaiture, appliquée jadis aux rebelles de Bohême, le roi Habsbourg était délié de ses obligations et la constitution devenait caduque. Leopold Ier fit juger et condamner à mort les principaux magnats rebelles, tandis qu'on envoyait aux galères plusieurs centaines de pasteurs et que l'on suspendait la constitution. Il commit pourtant une erreur grave en licenciant plusieurs milliers de soldats des garnison de la frontière, sous prétexte qu'ils étaient hongrois et protestants. Du jour au lendemain, ces hommes sans emploi, sans ressources, allèrent rejoindre les nobles rebelles, qui s'étaient réfugiés dans les montagnes de Slovaquie. 

Gentilshommes et soldats s'organisèrent, pourchassèrent les Jésuites qui s'aventuraient hors des villes et menèrent la vie dure aux Impériaux. Ils s'appuyèrent sur la Transylvanie, prirent des contacts avec l'ambassade de France en Pologne et signèrent avec Louis XIV le traité de Varsovie de 1676, qui leur procura argent et aide militaire de la part de la France. 

Malgré (ou à cause de) la libération de la Grande Plaine par les Impériaux et leurs alliés de la Sainte Ligue à partir de 1684, les Hongrois ne se découragèrent pas et reprirent la lutte durant la guerre de la succession d'Espagne sous la conduite d'un magnat catholique, François II Rakoczi, descendant des princes de Transylvanie. L'enjeu de la lutte était l'indépendance nationale, mais les Hongrois durent y renoncer, malgré l'appui militaire et financier de Louis XTV, et, s'ils ne retrouvèrent pas l'indépendance perdue en 1526, ils obtinrent néanmoins en 1711 la confirmation de leurs privilèges politiques et confessionnels tout en demeurant dans le cadre de la monarchie des Habsbourg. La lutte politique, commencée par la Conjuration des magnats, s'élargit donc par des insurrections à caractère national très marqué et l'exécution des principaux conjurés ne fut pas la fin, mais de début d'une longue lutte, qui s'acheva par un compromis : la Hongrie demeurait dans la monarchie des Habsbourg, tandis que la Cour de Vienne confirmait le statut privilégié du royaume. 

On peut ironiser sur l'échec de la Conjuration des magnats, mais il s'agit en fait de deux mouvements nationaux hongrois. Les magnats représentaient le gouvernement légal du pays, qui souhaitait changer le souverain, jugé incapable de défendre correctement les intérêts nationaux. Ils envisagèrent tout naturellement des appuis extérieurs, conscients de la rivalité existant entre les Bourbons et les Habsbourg, mais ils ne se rendaient pas compte que la politique internationale est un jeu complexe où les intérêts des petites nations comptent peu face à celui des grandes puissances, soucieuses de maintenir la paix lorsque cela leur paraît profitable. Or, ni la France ni la Sublime Porte n'avaient, à ce moment, envie de reprendre la guerre avec les Habsbourg. C'est pourquoi l'idée de monarchie nationale envisagée par Nicolas Zrinyi apparaissait plus sérieuse; mais nous savons qu'elle ne résistera pas à l'épreuve des faits au début du XVIIIe siècle, lors de la Guerre d'indépendance de François II Rakoczi. En outre la Conjuration des magnats n'avait pas su garder le secret et la cour de Vienne fut progressivement mise au courant. Pourtant il ne s'agit pas d'un simple complot antidynastique ou d'une lutte égoïste d'un clan pour obtenir emplois et faveurs. Le mouvement disposait d'un solide soutien populaire et la noblesse de Haute-Hongrie, ainsi que l'armée surent apporter leur appui aux conjurés capturés et exécutés. La Conjuration des magnats devait faire rapidement place au mouvement des Malcontents, auquel Louis XIV sut bientôt apporter une aide efficace, en attendant l'appui massif du Grand Seigneur. Il s'agit bien d'une insurrection nationale, appuyée par les paysans, à la fois anticatholique et antiallemande; les Hongrois placés au contact de l'Islam et de la Chrétienté firent un choix radical : ils préféraient le protectorat ottoman à la Contre-réforme catholique et à la soldatesque impériale. C'était pour le moins une option peu conformiste de la part d'un peuple qui avait, depuis 1526, beaucoup souffert de l'armée ottomane; de bastion de la Chrétienté, la Hongrie était prête à se transformer en vassale du Sultan à l'instar de la Moldavie et de la Valachie. 



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