History of the Hungarian revolutions - 1663-1671

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“Histoire des revolutions de Hongrie, où l'on donne une idée juste de son légitime gouvernement”

by Domokos Brenner, 1739.

pages  226 - 274.


1663

Le Turc, après bien des négociations connues seulement à la Cour, aussi-bien que les raisons qui les rendirent inutiles, marcha avec cent-mille hommes pour entrer dans la Hongrie.  Les Troupes de l'Empereur, en mauvais état, dispersées dans les garnisons, et en très petit nombre, n'oférent se montrer devant cette multitude.  “Elles n'étoient pas au nombre de six-mille hommes, dit Montécuculli, parce que l'imagination de la paix s'étoit tellement imprimée dans la tête d'un Ministre, qu'il n'y cut aucune raison capable de l'en tirer.”

Le Vizir, après avoir perdu beaucoup de temps, se détermina pour le siège de Neuheisel.  Il l'attaqua dans les formes le 18 Août, et là Forteresse se rendit par accord le 22 Septembre, faute des choses nécessaires pour une plus longue défense.  L'Armée Allemande se tenoit dans l'Ile de Schutz, en attendant les secours sur Jesquels elle comptoit.  On fut trop heureux que le Vizir, irrésolu et flottant, n'eût pas su profiter de sa superiorité, et de plusieurs autres avantages.


1664

Un Corps considérable des Troupes de l'Empire, sous le commandement du Comte de Hohenlo, renforça la Campagne suivante l'Armée de l'Empereur, et la mit en état d'agir contre les Turcs.  Il y eut plusieurs combats, peu décisifs, entre les deux Armées.  Les Infidèles prirent le Fort de Sérin, après un long siège et de grandes pertes.  Enfin on en vint à la mémorable Bataille de St. Godard.  L'Armée Impériale avoit reçu un nouveau secours de l'Empire, et des Troupes du Roi Très-Chrétien au nombre de quatre à cinq-mille hommes.  Le Grand Visir, après plusieurs tentatives qui ne lui réussirent point, résolut de passer proche de St. Godard, la rivière de Raab, qui séparoit les deux Armées.  Les Troupes de l'Empereur étoient à la droite, celles de l'Empire occupoient le centre, et les François avec les Alliés prirent leur poste à la gauche, pour disputer le passage à l'Armée Ottomane.  Elle le força, se pos ta avantageusement, et on vit le moment que l'Armée Chrétienne alloit être défaite, et tous les pays de la Maison d'Autriche exposés à la fureur des Turcs et des Tartares; lorsque la bravoure des François les repoussa avec la dernière vigueur, les culbuta dans la rivière, et détermina la victoire en faveur de l'Armée Impériale.  Cette sanglante bataille durà depuis neuf heures du matin, jusqu'à quatre heures du soir.  Il y eut beaucoup de monde de tué, de part et d'autre; mais fur-tout du côté des Turcs, qui perdirent en cette occasion, non leurs mauvaises Troupes auxiliaires, accoutumées a fuir, mais tout ce qu'il y avoit de plus aguerri et de plus brave dans leur Empire, ces Janissaires, ces Albanois, ces Spahis, et ces prémières têtes de Constantinople, qui sont le bouclier et l'épée de l'Empire.

Presque tous les Princes de la Chrétienté avoient contribué à ce glorieux avantage, remporté fur les ennemis du Nom Chrétien.  L'Empereur Léopold s'étoit rendu lui-même à la Diète de Ratisbonne, pour solliciter des secours efficaces, qui le missent en ·état de réfister à cette Puissance formidable; et il avoit eu tout le succès qu'une si auguste sollicitation méritoit.  

"Alexandre VII, Souverain-Pontife, avoit envoyé sept-cens mille écus Romains, et accordé des levées très considérables fur les Bénéfices des Pays héreditaires.  Les Troupes du Roi Très-Chrétien s'y étoient distinguées d'une manière à donner le branle à la victoire.  Le Roi d'Espagne, qui n'étoit pas en état de donner beaucoup, ne laissa pas d'y contribuer de tout son pouvoir; et celui de Suède avoit augmenté de deux -mille cinq-cens hommes le contingent qu'il fournissoit en qualité de Membre de l'Empire.  Le Duc de Mantoue imposa une demi-pistole de Capitation sur ses Sujets, et envoya à Vienne la somme qui provint de cette taxe.  Le Duc de Toscane, outre cinq cens-mille écus en argent, avoit fourni quantité de munitions de guerre.  La République de Venise par intérêt, et par inclination celle de Gènes, ne s'étoient pas épargnées dans cette rencontre.  Les Princes de l'Empire avoient fait marcher deux Corps d'Armée en Hongrie, comme nous l'avons vu.  Enfin les Hongrois avoient fourni des Troupes nationales, et donné les quartiers d'hiver, les fourrages et les autres choses nécessaires pour la subsistance des Troupes étrangères.”

De si grandes dépenses, de si grands préparatifs sembloient promettre à la Chrétienté, et à la Hongrie, tout au moins le renversement de la Puissance Ottomane dans ce Royaume.  Les Troupes Chrétiennes, animées par le succès qu'elles venoient d'avoir, ne demandoient qu'à agir, et qu'à pousser leurs conquêtes.  On crut enfin que la Maison d'Autriche prositeroit de la consternation des Turcs pour les chasser de la Hongrie, ou par la guerre, ou par la paix.

Mais on fut bien surpris d'apprendre que l'Empereur, par une précipitation qu'on ne pouvoit comprendre, n'eut pas plutôt gagné la bataille de St. Godard, qu'il pensa à profiter pour sa Maison, des avantages qu'elle pouvoit lui procurer, sans avoir les moindres égards pour le Royaume de Hongrie.  La bataille se donna le 1.  d'Août, et la paix fut signée le 17 Septembre de la même année.  En voici les conditions et les suites.

Le Turc gardoit Grand-Varadin et Neuheisel.  Apaffi devoit être reconnu par l'Empereur Prince de Transsilvanie, et avoir la possession de quelques Comtés.  En récompense, les garnisons Impériales, qu'on avoit reques dans les Villes et les Forteresses de Hongrie à raison de la guerre, y surent maintenues, contre tous les Privilè ges des Hongrois et toutes les Capitulations.  L'Empereur s'empara de tous les Comtés cédés à George Rakoczi, Les Forteresses de Zathmar, Eczed, Kalo, Tokay, vinrent au pouvoir de Léopold; qui ne croyant pas avoir encore assez de pied dans le Royaume, fit bâtir la nouvelle Forteresse de Léopoldstad, située sur le Vag.

Les Hongrois, à qui on n'avoit fait aucune part ni du dessein d'entamer le Traité, ni de ses conditions, comme le Roi y étoit obligé par les Articles de son Couronnement, regardérent cette paix comme un des grands griefs qu'ils eussent encore souffert, et ne doutérent pas qu'un semblable procédé ne cachat des desseins profonds et funestes.  Il surent bientôt à quoi s'en tenir, et ils virent que la paix n'étoit pas faite pour eux.  Le Bacha de Neuheisel exigea le tribut dans toute la Hongrie, jusqu'aux frontières de la Moravie; et il fallut le payer; ou s'égorger tous les jours avec les Turcs.  La Cour de Vienne défendoit qu'on le payât, mais elle ne fournissoit pas les moyens nécessaires pour s'en mettre à couvert.  Les Impériaux étoient en paix, à l'abri de leurs Places fortes que les Turcs ne songeoint point à assiéger; pendant que les Hongrois vivoient dans un état continuel de guerre.  Ce manège dura jusqu'en 1682, c'est-à-dire jusqu'au tems que la Maison d'Autriche se vit presque accablée.  On compte que pendant cette sanglante Trève, il y périt de part et d'autre plus de soixante-mille hommes, seulement sur les frontières de Veszprin et de Papa.  Ceux qui examinoient les choses de plus près, ne pouvoient douter que ce ne futlà un jeu du Conseil Autrichien, qui voyoit avec plaisir les ennemis de ses projets se détruire l'un l'autre.  Les Turcs périssoient; les Hongrois s'affoiblissoient tout cela servoit à ses vues.  Il ne vouloit plus trouver d'opposition à l'établissement du pouvoir absolu; et qu'est-ce qui pouvoit contribuer davantage à l'exécution de ce dessein, que de réduire les deux partis dans un état à ne pouvoir secouer le joug du plus fort?

Cependant les Hongrois, qui gémissoient sous une si cruelle oppression, demandérent à la Cour de Vienne, devenue si insensible à leurs malheurs, la permission d'envoyer un Ministre à la Porte, pour savoir la raison du procédé des Turcs, et pour tâcher de sauver par la voie de la négociation, un grand peuple qui étoit tous les jours exposé aux insultes les plus cruelles.  La Cour n'y voulut pas consentir, et ce refus irrita les Hongrois jusqu'à un point, qu'ils résolurent de ne plus garder de mesures avec elle.


1668.

Ce fut dans ces dispositions, que les Diètes de Presbourg et de Neusol s'assemblérent.  Il n'y eut jamais si peu d'harmonie.  Les Commissaires de l'Empereur ne pensoient qu'à y exiger des vivres pour les Troupes étrangères qui étoient dans le Royaume, et des contributions pour leur entretien et pour bâtir de nouvelles Forteressès.  Les Etats, qui voyoient qu'on les vouloit contraindre à se forger de nouveaux fers, furent sourds à ces propositions: ils demandoient une bonne paix, ou une bonne guerre qu'on pût faire de concert et de bonne-foi; et ils ne parloient de leur côté que des moyens de se metrre à couvert de l'avarice et de la fureur des Turcs, qui continuoient à lever le tribut, et tuoient ou emmenoient en esclavage les pauvres habitans qui n'étoient pas assez forts pour leur résister.

La Dignité de Palatin vaquoit par la mort de l'illustre Wezzelini, tant loué par les Hongrois, et si fort haï par la Cour.  Les Etats demandérent qu'on remplît cette Charge, puis qu'ils avoient besoin plus que jamais de médiateur.  On le leur refusa sèchement.  Il arriva environ ce temslà, que Nicolas Zrini, un des Héros de la Chrétienté, et des plus puissans défenseurs de la Liberté Hongroise, fut tué à la chasse: les uns disoient que c'avoit été par un sanglier, d'autres prétendoient que quelque bête encore plus féroce lui avoit porté le coup mortel.  Tout étoit suspect, tout étoit rempli d'alarmes.  Le malheur des familles particulières augmentoit de sentiment des calamités publiques.  On fut persuadé que le Conseil d'Autriche étoit déterminé à n'avoir plus de ménagemens pour les Hongrois; et qu'il avoit résolu de fe défaire ouvertement, ou par des voies sourdes, de tous ceux qui pouvoient, par leur valeur ou par leur prudence, s'opposer au projet d'établir le Gouvernement despotique en Hongrie.


1669

Cependant le refus de consentir.  aux propositions des Commissaires de l'Empereur, fut regardé à Vienne comme un attentat punissable.  On résolut d'en faire justice, et ́on cita à Presbourg les principaux Membres de la Diète, c'eft-à-dire, les personnes les plus considérables du Royaume, pour y être condamnés à la confiscation de leurs biens, et y recevoir le châtiment dû à leur desobéisfance et à leur rebellion.

C'est dans ce tems-ci, où l'on fixe la découverte de la Conspiration que l'on prétend avoir été formée par les Hongrois contre l'Empereur Léopold, et contre sa Maison.  Il en est de cet événement, comme de plusieurs autres de la même nature, qu'on trouve dans l'Histoire de la plupart des Nations de l'Europe.  Il a été si fort embrouillé par les Ecrivains des partis opposés, qu'on a de la peine à démêler le vrai d'avec le faux.  Dans ces occasions, la moindre vraisemblance sert de preuve, ou pour ou contre la réalité du fait; et chacun fait valoir la moindre raison qu'il a de son côté.  On n'a pas cru pouvoir mieux faire pour la satisfaction du Lecteur, que d'insérer ici une Relation écrite sous les yeux et sous les auspices des Ministres de la Cour de Vienne; et d'y ajouter ce que les Hongrois allèguent, ou pour justifier les démarches qu'ils ont faites, ou pour s'inscrire en faux contre ce qu'on leur impute.  

Voici la Relation, qui est tirée de l'Histoire de la Rebellion de Hongrie, écrite en Italien par Angellini.

“Tout se tramoit avec grand secret, sotto l'ale d'un profondissimo silentio, jusqu'à l'an 1666 qu'on fut à la Cour, l'élection de trois Chefs Protestans.  En même temps Zrini et Nadasdi enrôlérent des Troupes sous prétexte de se défendre contre les Turcs, qui en effet étoient destinées pour surprendre et tuer l'Empereur dans un voyage qu'il fit en ce temps-là.  En 1667, Nadasdi avoua à l'Empereur qu'il étoit entré dans la conspiration du Palatin Wezzelini, mais qu'il s'en repentoit.  Il espéroit que l'Empereur, pour cette ostentation de fidélité, et ce retour, le seroit Palatin: mais s'étant vu trompé dans ses espérances, il corrompit en l'an 1668 un Menuisier, à qui il don na 500 florins pour bruler le Palais de l'Empereur, afin que Sa Majesté Impériale se sauvant hors de la Ville, il pût la surprendre.  Les Etats de Hongrie de leur côté refusérent de couronner l'Impératrice pour leur Reine, à moins qu'ils ne fussent satisfaits sur leurs griefs.  Nadasdi invita le 5 Avril de la même année l'Empereur dans son Château de Pattendorff, à quatre lieues, de Vienne, où il voulut l'empoisonner.  

En 1669, les Hongrois traitérent avec la Porte, pour en avoir la protection.  L'Interprète Panaiotti, pensionaire de l’Empereur, le fut par ordre du Grand-Vizir; il le fit savoir à Sa Majesté Impériale, Nadasdi donna ordre que Panaiotti füt empoisonné, et fit jetter aussi du poison dans le puits dont on tiroit de l'eau pour les viandes de l'Empereur.  Il y fit aussi jetter un chien, deux chats et deux cocqs, envelopes partie en toile et partie en étoffe de soie.  Chose semblable arriva à un autre puits, près du bastion du Palais de l’Empereur.

Mais les Turcs ne satisfirent point les Hongrois par leur réponse, ayant demandé quelques Forteresses qui restoient encore au Prince Rakoczi.  Les propositions que Zrini fit de son côté aux Turcs, furent mieux, reçues; et comme les Forteresses qu'il promettoit de leur livrer étoient l'affaire capitale, les Hongrois et les Croates ne cherchoient qu'à en sur prendre quelques-unes.  Mais la Cour, instruite de tout, mit sur pied une bonne Armée en Autriche.  Tattenbach, Conseiller des Conseils de la Régence de Stirie, fut arrêté: on trouva qu'il étoit tout prêt à lever 6000 hommes.  Il avoua son intelligence avec Zrini, dont les correspondances à la Porte furent découvertes aussi par plusieurss indices et témoignages.  Une Lettre du Comte Frangipani, écrite à un Capitaine Croatien qui quitta son parti, rendit la connoissance de ces choses tout à fait certaine.  

La rebellion devoit par-tout prendre commencement dans le mois de Juillet 1670.  L'Empereur en fit aver tir les Etats de l'Empire au mois de Mars, pour avoir des secours, Il fit marcher le Général Spanckau contre Zrini, pour le surprendre dans la Forteresse de Czakaturn.  Ce Seigneur l'ayant su, envoya à Vienne protester qu'il ne pensoit à aucune hostilité, et que si la Cour prenoit pour prétexte ses correspondances avec les Turcs, elle devoit savoir que l'Empereur les lui avoit permis, afin d'être instruit de leurs desseins.  La Cour rejetta cette excuse, ordonna à toutes les Troupes de se tenir prêtes à marcher, et au Général Spanckau d'assiéger Czakaturn, Zrini envoya à Vienne le Père Forstal Augustin, pour détourner le fléau qui le menaçoit.

Lobkowitz, Ministre de ce Prince, répondit, que s'il envoyoit auplutôt à Vienne son fils en otage et carte-blanche pour sa fidélité, il ne seroit point taxé de rebellion, et auroit toutes sortes de graces à espérer de Sa Majesté Impériale.  Le jeune Comte de Zrini y fut envoyé avec la carte-blanche, que Lobkowitz remplit de ces trois points:

1°.  Que Zrini recevroit garnison de l'Empereur dans Czakaturn.  

2.  Qu'il viendroit lui-même.  

3.  Qu'il découvriroit les complices de la rebellion.

Cependant, les Allemands poussoient le siège devant la Forteresse où Zrini se trouvoit avec Frangipani, et les Commandans Allemands répondoient sur tout ce qu'on leur faisoit dire, qu'ils n'avoient ordre que d'assiéger et de combattre.  Ces Seigneurs étant hors d'état de résister et de défendre la Forteresse, s'évadérent par un souterrain, et la Comtesse Zrini se rendit avec son monde, et fut faite prisonnière.  Etant arrivés l'un et l'autre chez Kery, qui avoit ses biens aux environs, il se rendit maitre d'eux pour les livrer à l'Empereur, et les deux Seigneurs furent arrêtés.  Le Prince Rakoczi, qui avoit inutilement tenté de surprendre la Forteresse de Munkactz pour avoir le Trésor de son père, dont il vouloit envoyer une partie à Zrini, ayant fermé les passages de la Haute-Hongrie, étoit alors occupé à réduire Tokay et Zathmar: mais Sporck ayant pénétré dans la Haute - Hongrie, les habitans furent étrangement intimidés.  En même temps Lobkowitz alla trouver Zrini dans sa prison, et lui promit de la part de l'Empereur la restitution de ses biens, s'il pouvoit porter le Prince Rakoczi a quitter les armes.  Zrini le sit; Rakoczi quitta les armes sur les Lettres qu'il lui avoit écrites, et envoya un Exprès à Vienne.  Mais il n'eut pas la résolution qu'il desiroit.  

On le cita lui-même.  Il refusa de comparoître, et se retira en Transilvanie.  Sa paix fut enfin faite, à condition qu'il prendroit garnison de l'Empereur dans toutes les Forteresses qui restoient encore à sa Maison, qu'on les entretiendroit de ses biens, et qu'on démoliroit celles qui étoient de peu de conséquence.  Les Etats de Hongrie envoyérent, peu de temps après, des Députés à Vienne pour prier l'Empereur de convoquer une Diète, et faire punir ceux qu'on trouveroit coupables, selon les Loix.  La Cour, aulieu de répondre, renforça les Troupes qui étoient en Hongrie, y ayant encore envoyé Heister, et le Prince de Bade.  La chose fut suspecte aux Turcs: la Porte envoya un Chaoux à l'Armée de l'Empereur, pour demander à quelle fin tendoient tous ces grands préparatifs.

L'Empereur s'étant sérieusement appliqué aux affaires de Hongrie, et voyant qu'il avoit mis un frein à la licence de cette Nation, cita les Seigneurs et la Noblesse à Vienne, avec déclaration qu'on châtieroit ceux qui refuseroient d'y comparoître.  Il envoya un sauf-conduit à Rakoczi, pour qu'il pût y venir, aussi.  Alors les Hongrois plus dociles accordérent tout ce que la Cour vouloit: ils reçurent garnison par-tout, et firent des dispositions pour les entretenir.  Sporck eut la gloire d'en mettre la première à Cassan, depuis que la Maison d'Autriche règne en Hongrie.  La Princesse Rakoczi obtint la grace de son fils (qui se garda bien d'aller à Vienne) et cette Princesse ayant supplié l'Empereur de mettre une bonne garnison à Munkactz.  Sa Majesté cut la bonté de la lui accorder.  Zrini croyoit être bien tôt rétabli, lorsqu'on donna ordre de le garder plus étroitement.  Il fut quelque temps après mené devant Hocher Chancelier Aulique, avec le Comte de Frangipani, pour être examinés et confrontés pour la prémière fois.  On refferra cès complices, à cause des nouvelles connoissances que la Cour acquéroit tous les jours des pernicieux desseins des rebelles, contre lesquels elle renforçoit aussi les Armées en Hongrie, afin de prendre par-tout pos, session des Châteaux et biens des uns et des autres.  

C'est bien par une providence particulière de Dieu, que tant de machinations perfides devinrent inutiles contre la très auguste Maison d'Autriche.  Bathori et d'autres rebelles cherchérent leur asyle en Transsilvanie: mais la Porte défendit au Prince de Transsilvanie de les y recevoir.

Quelques Places ayant encore fait façon de recevoir garnison de l'Empereur, on les y contraignit, et l'on poursuivit les rebelles mêmes sur le territoire de Temeswar, pour les arrêter.  Le Bacha protesta d'abord: mais il en donna la permission dans la fuite.  L'Armée de l'Empereur s'étant assurée des environs de la Teysse, repassa dans la Haute Hongrie, encore forte de quinze mille hommes, après tous les détachemens faits pour les garnisons La Comtesse Wezzelini, veuve du Palatin Wezzelini, capitula à la fin dans Murany, et rendit ce Château à condition qu'elle en auroit les clés, et en seroit la maitresse.

Ce Général y étant entré, trouva les Lettres et les Papiers du feu Palatin, et d'autres rebelles; il força Nagy Ferencz qui en avoit été Secrétaire, de lui découvrir tous les projets séditieux, et ayant mis garnison dans la Place, arrêta la Comtesse.  La Dame ayant été examinée, nia tout: mais convaincue par les papiers qu'on avoit trouvés à son Confesseur qu'on avoit fait arrêter, elle avoua tout.  C'est ainsi que finit la glorieuse Campagne du Général Sporck, par la réduction de toute la Hongrie.  Il fut reçu de l'Empereur avec toutes les marques possibles d'estime et de bonté.

Sa Majesté Impériale étant assurée du pays contre les rebelles, vit avec étonnement leurs complots scélérats, par tout ce qu'on avoit trouvé dans Murany.  Il ne fallut plus de preuves contre Zrini et Frangipani.  Nadasdi, et tant d'autres, furent aussi pleinement convaincus par les mêmes écritures.  

Nadasdi avoit déja attenté à la vie de l'Empereur, en différentes manières, lorsque les Hongrois en 1669 convoquérent une Diète à Cassovie pour l'élection d'un Palatin, et pour prendre des mesures convenables afin de se garantir des courses des Turcs.  Ce dernier prétexte étoit d'autant plus spécieux, que l'Empereur leur avoit ordonné d'observer les assemblées et les marches des Turcs, pour voir quel dessein ils pouvoient avoir.  Mais cet attentat d'assembler une Diète fut pris pour un crime de Lèze-Majesté et Autorité Royale: c'est pourquoi l'Empereur choisit pour les Commissaires l'Archevêque de Gran, le Comte Nadasdi, et le Comte Zichi, pour porter ses résolutions à cette Assemblée téméraire; et on fit avertir en même temps les Régimens qui étoient en Autriche, de marcher vers Cassovie, lieu de cette Assemblée.  Nadasdi comme s'il avoit toujours été fidèle, s'en alla de là à Vienne, y demeura quelque temps, et passa enfin à sa demeure ordinaire de  Pattendorff en Autriche, où il fut surpris lorsqu'on assuroit qu'il se  préparoit à partir pour Venise, et arrêté le 3 Septembre 1670, long temps après l'emprisonnément de Zrini et Frangipani.  Les Seigneurs rebelles furent séparés, Nadasdi de meura à Vienne, les deux autres furent envoyés à Neustad, et Tattenbach leur complice gardé à Gratz.

Les instances des Hongrois,de faire juger les Comtes de leur Nation selon les formes de Justice du pays, furent rejettées, la Liberté de ce Royaume ayant déja été perdue par la rebellion.  S'étant donc défendus devant les Juges et les Ministres de l'Empereur, ils prétendirent n'a voir eu aucun mauvais dessein: et comme Frangipani faisoit beaucoup valoir les mérites de ses ancêtres et les services rendus à la Maison d'Autriche, on lui demanda s'il n'avoit pas lu dans l'Histoire, que Jean Frangipani avoit été Factionaire et Conseiller de Charles d'Anjou contre Conradin.

Les nouvelles connoissances obligérent l'Empereur d'envoyer encore des Troupes en Hongrie, pour se rendre maitre des Châteaux et biens du Comte Ostrosicz, et de ceux de Petroci et de Barkoczi.  Tékéli refusa de remettre son Chateau de Kuz: il protestoit que n'ayant jamais eu aucune pensée d'être infidèle à la Couronne, ni au Roi de Hongrie, on ne devoit pas l'attaquer; et que si on le faisoit, il mourroit les armes légitimes à la main, Heister Général de l'Empereur ayant suivi les ordres qu'il avoit, assiégea Tékéli, qui mourut pendant le siège.  Sa garnison se rendit quelque temps après: mais le Comte Emeric son fils s'étoit sauvé la nuit avec Petroci et Ketezer, deux Gentilshommes attachés à lui.  Les Impériaux trouvérent dans toutes les Forteresses des Gentilshom, mes Hongrois, un butin très considérable; et tout paroissoit heureusement terminé.

Mais comme Apaffi protégeoit plusieurss des Hongrois rebelles, malgré la bonne correspondance avec les Turcs, et que ce Prince écrivoit des Lettres d'intercession à la Cour et conseilloit à l'Empereur de ne les pas pousser au desespoir de peur de s'attirer à la fin les Turcs; la Cour jugea à propos d'user de clémence envers plusieurss d'entre eux, quoique tous coupables.  Les trésors de Zrini, Nadasdi, Tékéli, Frangipani et autres, qu'on apporta à Vienne, furent très considérables.  Le Prince Rakoczi,  Ostrosicz, et d'autres, obtinrent alors leur pardon d'une manière décisive, à condition néanmoins de payer certaines sommes considérables d'argent.  Tous les soupçons qu'on avoit de la conduite des Turcs et qu'Apaffi vouloit faire naitre, furent levés par les nouvelles assurances de la Porte.

En l'an 1671, la Cour cita la Noblesse de Hongrie à Presbourg, où le Procureur-Fiscal d'Autriche, Denis Secrétaire de la Chambre Aulique, et Hofman Avocat-Criminel, les attendoient.  Le plus grand nombre refusa de comparoître, publiant  qu'ils savoient bien qu'on y vouloit renverser toutes les Loix; et s'enfuirent en même temps en Transsilvanie, en Moldavie et en Valachie; et ceux qui avoient comparu, per doient le temps en plaintes.  C'est pourquoi l'Empereur jugea qu'il lui convenoit de leur déclarer ses sentimens par l'Edit suivant.

Nous Léopold par nos armes victorieuses d'Empereur et de Roi avons arrêté une malheureuse Rebellion, dans laquelle les principaux membres de la Couronne de Hongrie, et qui en devoient faire le soutien, se trouvoient impliqués, et avoient engagé les autres Ordres dans le même crime; de forte qu'ils avoient eu la hardiesse d'attaquer des Places où nous avions des garnisons, de résister aux soldats que nous avions envoyés pour appaiser ces mouvemens.  Ils ont commis un attentat horrible contre notre Majesté, en usurpant le droit de faire la guerre, de lever des impôts et des contributions, de convoquer des Assemblées, et de faire d'autres entreprises de cette nature … Ils se sont mis en état de lever des Troupes, de piller nos trésors, de faire des courses sur nos Provinces, et ont enfin conspire contre notre vie …  Ils ont encore refusé de donner la subsistance aux Troupes que nous avions envoyées pour la garde du Royaume…

A ces causes, en vertu de notre puissance et de notre domination absolue: Nous avons ordonné qu'on fasse une, répartition des contributions pour entretenir nos soldats, afin d'éprouver si ceux qui nous ont si grievement offensé, veulent réparer leur faute par cette marque d'obéissance; et quant à ceux qui sont demeurés dans les termes de la fidélité et de l'obéissance qui nous est due, s'ils continueront à nous en donner des preuves … Nous leur ordonnons et leur commandons … en vertu de la plénitude de notre puissance Royale, absolue etc.  voulant que ce que nous ordonnons soit exécuté, pour éviter que nous ne soyons obligés de nous servir de remèdes plus violens, malgré notre inclination naturelle à la clémence.

 - Donné à Vienne, le 21 Mars, l'an 1671.


Sa Majesté Impériale résolut de soutenir par la force des armes cette déclaration de son pouvoir suprême absolu, acquis par les armes, et ordonna à tous les Régimens qui étoient en Bohême, en Silésie et en Hongrie, de se tenir prêts à marcher.  Mais la Noblesse, après quelques allégations inutiles de leurs Libertés, confentit enfin à payer leur Monarque ce qu'il lui plaisoit d'exiger, et à lui entretenir trentemille hommes; outre la confiscation et la punition des Rebelles.  C'est ainsi que les Hongrois furent subjugués avec justice, s'étant tous révoltés, sans en exempter les Ecclésiastiques.

Une preuve manifeste de leur: commun consentement est, qu'ils osérent écrire une Lettre commune au Pape pour sauver Nadasdi, qui porta le Saint Père à écrire à l'Empereur, que la clémence étant naturelle à la Maison d'Autriche, il le prioit de l'exercer en vers Nadasdi, pour qui s'intéressoient tous les Ordres du Royaume de Hongrie.  Sa Majesté ayant fait rechercher l'Auteur de la Lettre écrite au Pape, et su qu'un des principaux Prélats l'avoit composée, on l'avertit de son devoir par une Lettre anonyme, qui contenoit entre autres choses: Le Royaume Apostolique de Hongrie ses peuples, y compris le Clergé et la Noblesse, sont devenus maintenant des sujets absolus de Sa Majesté, et non plus des compagnons de Gouvernement: ils ne sont plus dans l'Aristocratie, mais dans la Monarchie, et ont été subjugués par les armes.  Il vous appartenoit, Monsieur, d’obéir, et faire obéir les autres; de ne pas être du nombre des séducteurs, et de ne pas disputer les résolutions et decrets au Maitre.  Vous n'avez qu'à prendre votre parti, et savoir que les Turcs seront occupés ailleurs, la Pologne tranquille, le Brandebourg secouru, la Suède abbattue, l'Empereur maitre des Forteresses et de la personne des plus mutins, et l'ordre donné à de nouvelles Troupes pour marcher, s'il est nécessaire.  On fait fort bien l'Auteur de la Lettre écrite au Pape pour obtenir la grace du perfide Nadasdi.

Quelques mois étant passés, Sa Majesté Impériale, ne se contentant pas d'avoir fait juger les Chefs rebelles par un seul Tribunal, en convoqua plusieurs, pour que tout fût examiné avec la plus scrupuleuse exactitude, conformément à la tendresse de sa conscience.  Le temps de l'exécution étant venu, le Comte de Tahun fut chargé de mener Nadasdi à la prison de la Ville, avec le Régiment de Souche, le 27 d'Avril.  En même temps l'Avocat-Général d'Autriche lui signifia qu'il étoit, lui et ses descendans, dégradé de la Noblesse d'Autriche, dont ils avoient jouï, y ayant eu des Terrès très considérables.  Le lendemain on lui annonça la mort.  II répondit: Tout pouvoir vient de Dieu, j'en adore les jugemens.  Il écrivit une Lettre à l'Empereur, dans laquelle il demanda de pouvoir finir ses jours dans un Couvent: mais voyant que tout étoit inutile, il en écrivit une seconde pour demander la grace de pouvoir disposer de dix-mille florins, à être distribués par son Confesseur.  

Le 30 d'Avril on renforça les Gardes, on mit des Troupes dans toutes les Places de la Ville de Vienne, on y fit entrer d'autres Troupes des environs, et on ordonna aux Bourgeois d'avoir de l'eau prête en cas d'incendie on ferma ensuite les portes.  Toutes ces mesures étant prises, Nadasdi fut conduit dans une salle basse de la Maison de Ville, où étoit l'échaffaut.  Il donna toutes les marques d'une véritable componction, d'une piété ardente, et d'une parfaite résignation à la volonté de Dieu.  Etant monté sur l'échaffaut, on lui lut sa Sentence, qui portoit fort au long et en détail, la manière dont il s'étoit révolté contre son Maitre et Seigneur  naturel, et qu'il étoit condamné à  avoir la main droite coupée et la tête tranchée.  Après quoi le Juge déclara que Sa Majesté Impériale ne pouvant s'empêcher d'exercer des actes de sa clémence naturelle, lui faisoit grace pour la main.  Nadasdi s'étant fait bander les yeux par son Page, et ayant plusieurss fois invoqué le nom de Jésus, eut la tête tranchée d'un seul coup.

Deux Commissaires de l'Empereur étant allés à Neustad le 27 Avril, prirent toutes les mesures pour l'exécution de Zrini et Frangipani, et même pour leur enterrement.  Les ayant examinés sur les complices pour la dernière fois, l'un écrivit toutes les questions qu'on lui faisoit, avec ses réponses, croyant beaucoup gagner par-là: l'autre demanda très instamment sa liberté.  Ils furent fort surpris de s'entendre annoncer la mort.  Ayant demandé l'un et l'autre la liberté de faire quelques dispositions, fur-tout pour le repos de leurs ames, on leur répondit qu'ils ne pouvoient mieux faire de se remettre à la piété de Sa Majesté Impériale.  Ils confesserent encore plusieurss complices, et découvrirent aux Commissaires des choses très importantes, Frangipani écrivit encore une Lettre à son Epouse, par laquelle il la conjuroit de lui pardonner tout ce qu'elle avoit à souffrir à cause de lui, et s'il l'avoit offensée pendant leur mariage; protestant que de son côté il lui pardonnoit de tout son cœur tous les moindres déplaisirs qu'elle lui avoit donnés, et qui n'étoient qu'un effet de son amour zélé et passionné pour elle: qu'il ne pouvoit lui laisser aucun gage ou marque de sa tendresse, étant dépourvu, nud, et privé de tout: enfin qu'il lui disoit le dernier adieu, comme à tout ce Monde-ci; et qu'il espéroit de la miséricorde de Dieu, qu'ayant été son Epoux très affectionné dans ce Monde, elle auroit en lui dans l'autre un fidèle intercesseur devant Dieu.  

Ayant obtenu la grace de pouvoir prendre congé de Zrini, il lui dit, qu'il souhaiteroit fort de lui pouvoir racheter la vie par la perte de la sienne; mais que Dieu ayant déterminé que le sort de l'un fût ce-lui de l'autre, il ne leur restoit plus qu'à montrer dans cette occasion, cette fermeté, ce courage et ce mépris de la vie, qu'ils avoient fait voir ensemble dans tant d'autres; et qu'il étoit venu l’embrasser pour la dernière fois, avec une ferme espérance de le revoir bientôt dans un état véritablement heureux pour l'un et pour l'autre.  Zrini avoit aussi écrit des Lettres, tant à l'Empereur quà son Epouse, remplies de sentimens semblables à ceux de Frangipani.  

Le 30 d'Avril, jour que Nadasdi fut décapité à Vienne, on ferma les portes de Neustad; et les portes é, tant occupées par des soldats à peu près comme à Vienne, Zrini et Frangipani furent décapités dans l'Arsenal.  Ils reçurent chacun plusieurss coups, par la maladresse de l'Exécuteur: mais Frangipani fut le plus maltraité.  L'Empereur, pour ôter la mémoire même des noms odieux de ces coupables, ordonna qu'on changeât à leur postérité le nom de Nadasdi en celui de Creutzberg et celui de Zrini en Gnade.

Tattenbach fut décollé plusieurss mois après, à Gratz.  La clémence naturelle de la très auguste Maison d'Autriche se fit sentir aux autres Rebelles par un Decret ou Déclaration du 6 de Juin 1671, ayant seulement mis à prix la tête de quelques-uns des plus obstinés, qui s'en étoient enfuis hors des lieux de la jurisdiction de Sa Majesté.  Les Charges de Palatin, de Juge du Royaume, de Ban de Croatie, et autres, furent supprimées; et on assure que les Chevaliers de l'Ordre Teutonique doivent être introduits dans ce pays, pour assister l'Empereur contre les Turcs, et tenir les Rebelles assujettis”.


On va réduire à deux chefs, ce que les Hongrois
répondent à cette Relation.  

1°.  Ils prétendent qu'elle contient bien des choses contraires à la vérité, et qu'elle se détruit par elle-même.

2°.  Qu'ils n'ont rien fait qui ne soit autorisé, non seulement par leurs Loix et par leurs Privilèges, mais encore par le Droit naturel.  

Quelle apparence y a-t-il, disent les Hongrois, que les Protestans qu'on fait les auteurs de la Conspiration, se fussent choisis pour Chefs les Nadasdi, les Zrini, les Frangipani et les Tattenbach, qui étoient tous des Catholiques zélés? Nadasdi même, que l'on met à la tête du Parti, avoit été un de leurs plus grands persécuteurs, et s'étoit chargé de chasser et d'emprisonner les Protestans par le moyen des Troupes qu'on lui avoit envoyées de Hongrie.  Les Auteurs Autrichiens prétendent que les Turcs refusérent absolument d'entrer dans le parti des Révoltés.  Cependant l'Empereur, dans la Lettre qu'il fit écrire à ce sujet au Ministre qu’il avoit à Ratisbonne, lui ordonna de demander des secours à l'Empire contre les Turcs et les Rebelles.  Quelles preuvent, demandent les Hongrois, a-t-on jamais donné de la Conspiration? Aucune, que celle dont Léopold fait mention dans la Lettre qu'on vient de citer.  La Rebellion est assurée, dit-il, puisqu'un Capitaine, d'intelligence avec Frangipani, ayant quitté le parti de ce Seigneur, a apporté une de ses Lettres qui en est la preuve.  Peut-on fonder la certitude, ou même la vraisemblance d'une entreprise de cette nature, sur le témoignage d'un misérable transfuge, d'un traitre à son Parti, qui peut avoir ajouté à cette perfidie celle d'être faus-faire? Qu'on lise la Relation, on y verra des caractères visibles de fausseté.  Entre-t-il dans l'esprit que Nadasdi, homme d'un caractère vertueux, noble et généreux, ait voulu se noircir d'un crime aussi détestable que celui de tuer ou d'empoisonner l'Empereur?  Un furieux à lier seroit à peine capable d'un semblable projet.  On ne dit rien des meurtres, des empoisonnemens, dont les Écrivains Autrichiens chargent Nadasdi.  Il empoisonne sa femme; il traite de même Panaiotti, l'Interprète de la Porte; il tue son Cuisinier; il corrompt un Menuisier avec la somme de 500 florins, pour l'engager à mettre le feu au Palais de l'Empereur, afin que ce Prince sortant de la Ville on put le surprendre et le mettre à mort.  Tout cela n'est-il pas puérile et ridicule?  Qu'est-ce qu'on veut dire encore avec l'empoisonnement des puits, d'où on tiroit l'eau pour accommoder la viande de l'Empereur; avec ces chiens, ces chats, ces coqs, que Nadasdi fait jetter dans un de ces puits?  Tout cela mérite-t-il qu'on le réfute, disent les Hongrois; et ne voit-on pas que le Conseil Autrichien a controuvé tous ces faits, et quantité d'autres aussi peu consistans avec eux-mêmes, pour avoir occasion de perdre la fleur de la Noblesse Hongroise, pour rendre toute cette Nation odieuse, ou pour avoir un prétexte de la subjuguer?  Enfin, ajoutent-ils, cette Relation est un monument authentique des artifices, de l'avarice, des violences et de la mauvaise-foi de la Cour de Vienne.  Voici ce que les Auteurs Hongrois avouent qu'il y a eu de réel dans la Conspiration qui a fait tant de bruit, et dont les suites furent si funestes.  On convoqua une Diète, pour y nommer un Palatin, et y chercher des remèdes aux malheurs qui désoloient la Hongrie; et cela se fit sans le consentement de l'Empereur.  Le Prince Rakoczi, le Comte Zrini, et plusieurss autres, avoient des Troupes indépendantes des Généraux de l'Empereur.  Ils refusérent d'admettre ceux-ci dans leurs Forteresses, et se mirent en état de se défendre contre ceux qui vouloient les y forcer.  Voilà ce que la Cour de Vienne a appellé Rebellion, Conjuration ; et voilà, disent mes Auteurs, ce qui a été autorisé et approuvé par toutes les Loix de Hongrie; ce que même les Hongrois ne pouvoient se dispenser de faire, sans s'exposer à une destruction certaine.

Par rapport au prémier Article, il faut remarquer que les Etats avoient souvent demandé à l'Empereur qu'il fît élire un Palatin, parce qu'ils n'avoient jamais eu plus besoin de Médiateur que fous le règne de Léopold, et que ce Prince le leur avoit toujours refusé.  La dessus ils convoquérent la Diète de Cassovie, pour en élire un, conformément à l'Art.  III.  de l'an 1608, qui est conçu en ces termes.

“Sa Majesté indiquera et publiera avant l'année révolue, une Diète générale dans ce Royaume, pour l'élection d'un nouveau Palatin; et en cas que Sa Majesté ne voulût pas, ou négligeât de le faire, dès ce moment, en vertu du pré sent Statut ou Article, pleine et entière autorité est accordée au Juge de la Cour Royale, ou lui n'y é tant pas, au Grand-Trésorier de la Couronne, d'indiquer une Diète particulière pour l'élection du Palatin, et de la publier, sous peine de privation de leur Dignité et de leur Charge".

Les Hongrois se justifient par cet Article a l'égard de la convocation d'une Diète.  Car, disent-ils, si l'Empereur n'a pas pu supprimer la Dignité de Palatin et de Médiateur, on n'a pas dû trouver mauvais que les Etats s'assemblassent pour en créer un; et cette Assemblée, faite sans le consentement du Roi, ne devoit pas passer pour un attentat contre son autorité, n'i être troublée par des Troupes étrangères, puisque ses Sujets avoient un droit incontestable à la convoquer.  Pour ce qui est de la levée des Troupes, elle étoit non seulement permise, mais absolument nécessaire; (je fers encore d'Interprète aux Hongrois.) On n'a qu'à se figurer l'état où étoit la Hongrie, depuis la paix de 1664 jusqu'à cette époque: exposée d'un côté aux courses et aux déprédations des Turcs; ses habitans emmenés en esclavage, ou massacrés par la fureur Ottomane: d'un autre côté, une paix faite à leur insu, et à leur préjudice; toutes leurs plaintes à la Cour de Vienne devenues inutiles; le procédé du Conseil Autrichien après la Diète de Neusol; la citation des principaux du Royaume; la confiscation de leurs biens, pour n'avoir pas voulu donner les mains à lever des contributions qui devoient servir à l'entretien des Troupes étrangères, qu'on retenoit dans le Royaume en temps de paix, sans nécessité, et contre la Capitulation de Léopold; tous les articles de cette Capitulation violés, malgré les sermens; toutes les Loix précédentes foulées aux pieds.  Tout cela, sans parler d'une infinité d'autres griefs, ne fait-il pas voir que tous les liens entre les Princes et les Sujets étoient rompus, et que le Gouvernement étoit détruit; puisque l'idée d'un Gouvernement, de quelque manière qu'on le prenne, exclud nécessairement la destruction préméditée de l'Etat et de ses Citoyens? Que pou voient faire un Seigneur et un Gentilhomme Hongrois, dans les conjonctures qu'on vient de décrire?  Ils n'avoient aucun secours à attendre des Troupes Impériales, qui, contentes de dévorer le suc et la graisse de la terre, demeuroient renfermées dans les Forteresses, sans jamais se commettre avec les Turcs, de peur de donner atteinte à la fausse paix qui désoloit la Hongrie.  Ils étoient même opprimés par ces Troupes, qui devoient ou sortir du Royaume, ou servir à leur défense.  N'étoient-ils donc pas dans le cas où leur Bulle d'or feur permet de résister et de contredire au Roi? Disons plus: n'étoientils pas dans le cas où le Droit naturel permet à un chacun de défendre sa vie, lorsqu'on est insulté avec danger de la perdre, ou de s'attacher à ce qu'on attrape, lorsqu'on est prêt à se noyer? Ainsi, que les Hongrois aient pris les armes contre le Gouvernement de Léopold, ou contre la fureur des Turcs; ils ont été autorisés à le faire par toutes les Loix du Royaume, et par la prémière de toutes les Loix, qui est celle de la Nature.

Mais enfin, ou la Cour de Vienne regardoit les mouvemens arrivés en Hongrie, comme une Conspiration de quelques Particuliers, ou comme une entreprise de toute la Nation.  Si elle les regardoit comme une Conspiration de quelques Particuliers, elle devoit procéder contre eux, selon les règles prescrites par les Loix de Hongrie: elles sont expresses, formelles, et en grand nombre dans ces fortes de conjonctures.  En voici quelques-unes.

“Si la Majesté Royale veut condamner quelqu'un de ses Sujets, pour cause d'infidélité, alors celui que l'on en accuse doit être cité des Lettres de jussion du par Roi, à comparoître à la Diète en personne, et non par Procureur.  S'il y vient et qu'il puisse se justifier, à la bonne heure; s'il ne  vient pas, ou qu'étant venu, il ne puisse pas se justifier, il fera condamné comme coupable du crime d'infidélité, ou noté comme tel."

Il n'y a rien de si souvent répété dans les Loix de Hongrie, que cette maxime: “Qu'il n'est point permis  au Roi de condamner un Gentilhomme de crime d'infidélité, sans la participation des Etats".  Regia Majestas neminem regnicolarum, fine Pralatorum et Baronum confilio, tâ feu crimine infidelitatis damnare valeat. 

On ne voit donc pas conment la Cour de Vienne a pu juger des Seigneurs de la prémière distinction, selon les Loix de l'Autriche, hors du Royaume, hors de la Diète, et contre toutes les formes preferites par les Loix de Hongrie.  Doit-on s'étonner, après des procédures de cette nature, que le Prince Rakoczi se mît en état de se défendre; que Tékéli refusât d'ouvrir les portes de ses Forteresses pour se laisser conduire à Vienne, et s'y faire égorger, comme avoit fait le Comte Zrini; que plusieurs Villes aient refusé garnison Autrichienne; que tous les Hongrois enfin aient été réduits au desespoir, en voyant la Cour de Vienne résolue à les opprimer? N'étoient-ils pas dans un état d'une leur guerre déclarée par Roi, et par conséquent dans le cas d'une légitime défense?

Si la Cour de Vienne attribue les mouvemens de 1668 et 1669 à tous les Etats de Hongrie, et qu'elle veuille les regarder comme une Rebellion contre le Gouvernement; ils en appellent à leurs Loix, ils en appellent à la conduite de Léopold, pour se justifier de ce crime.  Leurs Loix portent ces paroles:  

“La note d'in fidélité et de selonie s'encourt par le crime de Lèze-Majesté.  Ce cri me se trouve dans celui qui s'élève  et se révolte visiblement contre le service public, et l'Etat du Roi et de la Couronne: mais ce soulévement entant qu'il se renferme dans les bornes d'une juste défense, n'est censé noter personne, et ne fait pas encourir la peine de Rebellion".  Hac tamen erectio seipsum juste defendendo notam afferre non intelligitur.  

Voilà donc un soulévement autorisé, ou du moins permis par les Loix dans de certains cas.  Il s'agit de savoir, si les conjonctures dont on parle ici mettoient les Hongrois dans le cas que les Loix supposent.  Qu'on se rappelle tout ce qui a été dit jusques ici, qu'on consulte les Historiens Autrichiens, qu'on compare la conduite de Léopold avec le Diplome dont il avoit juré l'observation; et cette question fera bientôt décidée.  Les Hongrois n'avoient que l'un de ces deux partis à prendre: ou de se laisser d'un côté massacrer et mener en esclavage par les Turcs; et de l'autre, de voir leur Gouvernement renversé, leurs biens, leur Liberté et leur vie même exposée à l'avarice et aux caprices de la Cour de Vienne: ou bien de se mettre en état de défense contre les uns et contre les autres, pour conserver ce que l'homme a de plus cher.

Comme on n'écrit pas ici une Apologie, mais une Histoire, on se contentera d'avoir rapporté en gros les raisons que les Hongrois allèguent pour leur justification.  Il y en a des volumes entiers.  Cependant il faut ajouter aux secrets de la Conspiration, réelle ou prétendue, un projet qui a été ignoré de bien des gens.  Les principaux Seigneurs Hongrois dont on a parlé, voyant que I'Empereur Léopold n'avoit eu aucun enfant de ses deux prémières femmes, crurent que la postérité de la Maison d'Autriche en Allemagne finiroit en lui.  Dans cette supposition, ils convinrent qu'à la mort de l'Empereur ils partageroient le Royaume entre eux.  Chacun de ces Seigneurs devoit avoir un certain nombre de Comtés, et tous ces Comtés ensemble auroient composé une République gouvernée par des Loix communes.

Pour ce qui est des efforts que firent les Hongrois pour s'opposer aux entreprises de la Cour de Vienne, on a vu qu'ils n'avoient eu aucun succès.  Il fallut qu'ils cédassent à la force, on les avoit mis dans un état à ne plus faire de résistance efficace.  Leur pays ruiné par les contributions et par l'entretien des Troupes étrangères, leurs Forteresses entre les mains des Autrichiens ou des Turcs, la plus grande partie de leurs Généraux conduits sur les échaffauts, tout cela obligea le Royaume à subir bientôt le joug, comme on l'a vu dans la Relation.  On ne peut se dispenser de dire encore, que le Conseil Autrichien avoit préparé les choses de loin, et prévu le succès.  Il fallut, après avoir accablé les Hongrois, les pousser à bout; en un mot, leur mettre les armes à la main, pour avoir occasion de les déclarer Rebelles, de changer la forme du Gouvernement, et de réduire une Nation la plus libre qu'il y eût en Europe, fous une Monarchie absolue.  Et c'est à quoi on réussit parfaitement, comme on l'a vu.


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